Le monopole de l'exportation du minerai de fer pour les côtes de la Ligurie fut l'objet d'une longue discussion, et par suite de mes fonctions, je fus obligé d'en soutenir le poids.
Une compagnie génoise avait demandé ce monopole. La création d'un monopole est un principe de destruction pour le commerce ou pour l'industrie qu'elle frappe. L'Empereur comprenait parfaitement cela en théorie, mais moins bien dans la pratique, et il hésitait. Le besoin d'assurer ses revenus, qui dominait sa pensée, l'emporta sur tous les raisonnements. J'avais dit consciencieusement mon opinion: je dus m'arrêter devant la loi de la nécessité. L'Empereur me chargea de traiter de ses intérêts avec la Compagnie génoise. Tout était presque fini, lorsqu'une compagnie corse demanda à entrer en concurrence. Ici la concurrence n'était avantageuse que pour l'Empereur; son résultat définitif devait nécessairement être de faire augmenter le prix du minerai de fer livré à la consommation. Cette affaire fut encore un sujet de tracasserie pour moi. Madame Mère me recommanda la Compagnie corse; sa recommandation ne tendait qu'à m'empêcher de faire autre chose que ce qu'elle m'indiquait. Elle me dit, comme un argument irrésistible, «que les personnes qui composaient la Compagnie corse étaient toutes plus ou moins affiliées à la parenté impériale». Je répondis à Madame Mère que «mon devoir était par-dessus tout de considérer les intérêts de l'Empereur, et que je serais fidèle à mon devoir». Ma réponse ne plut pas. Madame Mère crut que je n'étais pas porté de bonne volonté pour elle; peut-être même pensa-t-elle que je cherchais à me venger de ce qu'elle avait demandé ma place pour un de ses protégés; on m'obsédait: je fus prier l'Empereur de me débarrasser de cette négociation; il me dit: «Vous êtes fatigué, et vous avez raison de l'être, mais je vais mettre un terme à cela. Je chargerai le général Bertrand d'en finir; il suivra vos errements.» Deux jours après, l'Empereur m'apprit que la Compagnie corse offrait davantage que la Compagnie génoise. Il ajouta avec un accent de confiance qui ne me permettait aucun ménagement pour la vérité: «Faites-moi connaître toute votre opinion.» Je la lui fis connaître sans réserve: «Sire, lui dis-je, c'est pour assurer vos revenus que vous voulez établir un monopole, et, en mon âme et conscience, je doute que vos revenus soient assurés par la Compagnie corse. Les personnes qui composent cette compagnie sont sans doute des personnes fort respectables, mais elles sont entourées par des intrigants, et ces intrigants leur ont fait croire que le monopole serait pour elles une vache à lait, ce qui est une grande erreur: le monopole, mal dirigé, les ruinera. Le moment du payement viendra: alors cette compagnie, appuyée de ses parentés ou par ses parentés, fera comme la grande-duchesse qui n'a pas payé, comme le prince de Canino qui ne paye pas, et comme la presque totalité des propriétaires des fourneaux corses, dont je ne suis pas parvenu à faire solder les comptes.» L'Empereur m'avait écouté avec attention. Lorsque j'eus fini, il se leva en riant, et il ne m'adressa que ces seules paroles: «Voilà ce qu'on peut appeler du franc parler.» La Compagnie corse n'eut pas le monopole.
Je m'attendais à la mauvaise humeur de Madame Mère. Le dimanche d'après, au lever, elle me témoigna le plus touchant intérêt pour ma femme, pour mes enfants, et elle joignit à ce témoignage beaucoup de paroles bienveillantes pour moi. Désormais, elle m'honora de toute sa bonté. L'Empereur vit cela avec plaisir.
Le contrat du monopole était signé. L'Empereur me dit sans préambule: «Vous avez refusé un pot-de-vin.» Et il me regarda fixement. J'aurais pu lui répondre que j'en avais refusé deux, mais, interdit par cette question à brûle-pourpoint, je me tus. Il me sembla que mon silence ne déplaisait pas à l'Empereur. Au lieu de presser ma réponse, sans doute parce qu'il crut que je répugnais à la faire, il chercha à m'en dispenser, et il ajouta: «Il y a des pots-de-vin de toutes les natures, et quel que soit leur caractère, quel que soit le nom qu'on leur donne, ils attestent l'existence d'un corrupteur et d'un corrompu. Je n'ai jamais eu foi à la loyauté des pots-de-vin. Vous avez bien fait de ne pas accepter.»
II
MARCIANA. MADAME WALEWSKA.
Le soleil était aussi brûlant que sous le tropique, ses rayons enflammés semblaient empêcher les vents alizés de rafraîchir les montagnes granitiques et ferrugineuses de l'île d'Elbe. Cette chaleur excessive fatiguait l'Empereur. Son palais impérial de Porto-Ferrajo était vraiment en feu, Longone n'offrait aucune espèce d'abri, Rio n'avait qu'une promenade nocturne sur les bords de la mer. Saint-Martin ne possédait que quelques arbres presque sans ombrage. Toutefois, des voix amies conseillaient à l'Empereur de ne pas s'isoler sous les châtaigniers touffus de Marciana; ma voix était l'une de ces voix. Ce n'est pas que je craignisse quelque trahison: Marciana n'avait alors aucun intérêt à trahir. Mais il pouvait être facile d'y trouver un assassin, et les ennemis de l'Empereur cherchaient des assassins. Je représentai à l'Empereur que ses jours avaient déjà été menacés, qu'il serait imprudent de les exposer encore, et je ne fus pas le seul de cet avis. L'Empereur écouta, remercia, et il s'achemina vers son ermitage pittoresque: «De l'ombre et de l'eau, disait-il en riant, c'est le bonheur, et je vais chercher le bonheur». Alors on le pria de prendre une bonne garde, il ne voulut pas être gardé: «Que ferait, disait-il encore, un détachement pour veiller à ma sûreté? Ces soldats ne pourraient pas, arme au bras, me suivre à la promenade, et alors même que cela serait quotidiennement possible, aucune escorte n'empêcherait un coup de fusil tiré de derrière une haie.» Il y avait du vrai dans ce raisonnement.
L'Empereur partit donc pour Marciana il ne prit que la suite indispensable. Mais à côté de l'ermitage, il fit dresser sa tente de campagne qu'il n'oubliait pas, même dans ses courses ordinaires, et, comme les rois de l'antiquité, c'est sous la tente qu'il éleva son trône voyageur. Madame Mère se rendit auprès de son fils. Elle habita l'ermitage.
Porto-Ferrajo n'était plus le même; il semblait morne. Cependant il ne lui manquait qu'un homme, mais cet homme était l'Empereur! Longone et Rio avaient aussi quelque chose de plaintif. On aurait dit que l'Empereur était parti. Même, le colonel Campbell trouvait l'absence longue; les courses de vigilance le fatiguaient, d'autant plus que l'Empereur le recevait peu. Une quinzaine de jours s'écoulèrent dans cette espèce de délaissement.