[III.--]Départ de l'île d'Elbe.--Projet de transport de Napoléon à Sainte-Hélène.--Inexécution du traité de Paris.--Projets ou tentatives d'assassinat.--Formation d'une flottille expéditionnaire.--Provocations.--Circulation de la flotte marchande elboise.--Lucien Bonaparte.--Visite de Mme Walewska.--Fleury de Chaboulon.--Les jardins de la garde.--Le jour du départ.--Le gouverneur général de l'île d'Elbe.--L'embarquement.

INTRODUCTION

Il n'est pour ainsi dire pas un témoin du règne de Napoléon à l'île d'Elbe qui n'ait tenu à honneur d'écrire ses souvenirs sur cette mémorable époque. Presque tous, amis ou ennemis, ont écrit des mémoires, ont laissé des correspondances, ont conservé des documents utiles pour son histoire. Son trésorier Peyrusse a sauvegardé tous les registres de la comptabilité impériale [1]; le fidèle Bertrand et le secrétaire Rathery ont préservé les minutes de ses lettres administratives et son registre d'ordres [2]; les officiers de sa garde, depuis les plus intelligents, tels que Combe et Mallet, jusqu'aux moins instruits, tels que Monier ou Labadie, ont, sous une forme plus ou moins naïve, rédigé leurs impressions, leurs aventures, tous les incidents de la vie de leur héros. Nous avons les témoignages de ses surveillants, Waldburg Tuchsess, sir Neil Campbell, de ses espions,--le consul Mariotti, le «marchand d'huiles» de Livourne [3], les agents toscans,--de ses sujets elbois, Foresi, Rebuffat [4]; les simples visiteurs de l'Empereur ont relaté le souvenir de leurs conversations, de leurs entrevues, de leurs audiences, tels le comte Litta, lord Ebrington, Fleury de Chaboulon. Tous ces documents sont aujourd'hui imprimés et connus; mais, si connue que l'on estime que soit la vie de Napoléon Ier à l'île d'Elbe, et si abondants que soient déjà nos renseignements sur cette courte période, la vaste enquête poursuivie sur l'Empereur et l'Empire par l'impartiale histoire ne nous semble point close encore, et les moindres dépositions, si elles contribuent à contrôler, à confirmer les témoignages acquis antérieurement à la plus célèbre des causes, sont dignes qu'on les enregistre et qu'on les signale. À ce bel ensemble d'informations minutieuses manque jusqu'à présent le récit qu'a laissé du règne de Napoléon à l'île d'Elbe un de ses compagnons d'exil, un de ceux que l'on nous montre «escortant la petite voiture de l'Empereur que ses chevaux menaient au pas [5]» jusqu'au port, le soir mémorable du dimanche 26 février 1815,--un de ses sujets elbois, fonctionnaire de son administration, puis conseiller de son gouvernement, aide de camp naval de son retour, Pons de l'Hérault.

Presque complètement oublié aujourd'hui, André Pons, dit Pons de l'Hérault, né à Cette en 1772, mort en 1858, mérite cependant mieux que les courtes notices où le restreignent avec avarice les dictionnaires biographiques. Je ne veux point esquisser ici de cet original et sympathique personnage une biographie que je donnerai ailleurs avec les pièces originales et tout le détail nécessaire: il suffira de rappeler que, fils d'un pauvre aubergiste espagnol, André Pons était à moins de vingt ans capitaine au cabotage, et qu'entraîné ensuite par les événements, il fut tour à tour officier de marine, commandant d'artillerie, prisonnier d'État, homme d'affaires, homme politique, directeur d'exploitation minière, chargé de missions secrètes, préfet de l'Empire et de la monarchie de Juillet, conseiller d'État de la deuxième République. S'il n'a, du reste, joué qu'un rôle accessoire dans les affaires diverses auxquelles il s'est trouvé mêlé, s'il est, somme toute, resté un comparse dans l'histoire de son temps, la destinée lui a cependant ménagé une heure où il a touché à l'histoire, et à la plus grande. Devenu, par la protection de Lacépède, directeur des mines de l'île d'Elbe [6], Pons se trouvait en résidence à Rio-Marine quand Napoléon débarqua dans son impérial asile. Quoique républicain, ci-devant robespierriste, socialiste de tendances, et ennemi de l'Empereur qu'il avait connu à Toulon simple commandant d'artillerie, Pons fut, après quelque résistance, assez vite dompté par la séduction et le génie du maître. Devenu son fidèle et dévoué serviteur, il revint en France avec Napoléon, fut chargé d'une négociation délicate et dangereuse avec Masséna à Marseille, emprisonné au château d'If sous la pression des royalistes marseillais, et ne fut remis en liberté qu'après la rentrée de l'Empereur à Paris. À la seconde Restauration, Pons, que l'Empereur avait nommé préfet du Rhône, dut abandonner ses fonctions et fuir sa patrie. Sa carrière rentre alors dans la demi-obscurité qu'avait dissipée un moment le reflet de la gloire impériale, et s'y prolonge jusqu'en 1858, tourmentée, aventureuse, victime de la probité et de la raideur de ses convictions autant que des circonstances extérieures.

Dans cette retraite forcée de quarante ans, Pons de l'Hérault, qui déjà s'était signalé sous le Directoire par un retentissant pamphlet [7], se découvrit une vocation littéraire et se donna une mission historique: il voulut préparer, en réunissant ses souvenirs, ses réflexions, les notes et les documents que lui fournissaient ses anciens amis, un grand travail d'histoire et d'apologétique sur Napoléon, et particulièrement sur le règne éphémère de Napoléon à l'île d'Elbe. De ces études n'a été publiée par lui que la moindre partie, de minces et très fragmentaires chapitres de son grand ouvrage, un Essai sur le Congrès de Châtillon, et une étude sur La bataille et la capitulation de Paris [8], qu'il ne pardonnait pas, comme on peut le penser, au maréchal Marmont. Tout le reste est demeuré à l'état de brouillons, de copies maintes fois retranscrites, de notes éparses, de fiches à demi rédigées, dans un incroyable désordre.

Tous ces manuscrits,--ce fatras, si l'on veut,--sont aujourd'hui conservés à la bibliothèque de Carcassonne. Elle les doit à l'un des hommes qui ont le plus contribué à l'enrichir, M. Cornet-Peyrusse [9]. Comment celui-ci sut-il que ces manuscrits prêtés par Pons à diverses personnes, entre autres à M. de Cormenin fils [10], se trouvaient, lors de la mort de leur auteur, entre les mains de M. le conseiller d'État Marbeau? Je l'ignore, de même que j'ignore pourquoi ces papiers n'ont pas été restitués aux filles de l'auteur, Mlles Herminie et Cécile Pons. Toujours est-il qu'en 1870 M. Marbeau les communiqua à M. Cornet-Peyrusse, de Carcassonne [11]. Celui-ci, gendre et héritier du trésorier Peyrusse, avait hérité aussi son culte pour l'Empereur et voulait écrire, d'après les documents administratifs laissés par Peyrusse, une histoire générale de Napoléon à l'île d'Elbe. Des lettres de Pons à Peyrusse, qui existent encore dans les archives personnelles de celui-ci [12], lui ayant révélé l'existence des souvenirs et des collections de documents du premier, il put, comme je viens de le dire, en retrouver la piste, en recevoir communication, et enfin se faire donner par M. Marbeau l'autorisation de déposer tous ces papiers de Pons de l'Hérault à la bibliothèque de sa propre ville [13]. Il y a bien du mélange dans ce dépôt: à côté de liasses importantes de notes historiques, on y trouve des «rêves politiques et militaires», des «idées sur le gouvernement de la Toscane», des journaux de voyage en Italie [14], des comédies rimées, des poésies en français et en languedocien, le début d'une «étude comparée du Directoire avec le régime impérial»: tout ceci n'a réellement qu'une très médiocre valeur.

Telle qu'elle est cependant, la collection des papiers de Pons de l'Hérault forme avec ceux des frères André et Guillaume Peyrusse un fonds important pour l'histoire de Napoléon, fonds longtemps méconnu, mais que l'on commence à mettre en valeur. Les plus importants de ces manuscrits de Pons sont les oeuvres relatives au séjour de Napoléon à l'île d'Elbe: le Mémoire aux puissances alliées que je publierai ultérieurement [15], et l'Essai sur le règne de Napoléon à l'île d'Elbe, qui fait l'objet du présent volume.

Le manuscrit de l'Essai sur le règne de Napoléon à l'île d'Elbe se compose de trois grosses liasses de fiches à peine classées, et dont l'aspect suffit à déceler un brouillon déjà retouché et remanié à plusieurs reprises. On y trouve des traces de ratures et de coupures, des espaces préparés pour recevoir des notes qui manquent encore, des répétitions de pages entières, parfois des lacunes dans la suite du manuscrit. Ces défauts sont du reste bien plus sensibles dans la troisième liasse que dans les deux premières. Il était impossible de publier ces documents dans leur état original; il fallait en quelque sorte constituer ou reconstituer le texte, élaguer des réflexions oiseuses, de fâcheux effets de style, abréger certaines narrations trop complaisamment étendues, choisir entre les diverses variantes.

Il existe en effet de certains passages des souvenirs de Pons des versions différentes qui montrent avec quelle conscience cet honnête homme s'essayait au métier d'historien. Il s'y efforce de serrer de plus en plus près la vérité, et, d'autre part, dans son texte définitif, il retranche certaines affirmations qui, après réflexion, lui semblèrent excessives. Je ne citerai qu'un exemple de ce travail de revision, portant sur le récit des assassinats tentés ou projetés contre l'Empereur: Pons l'avait rédigé d'abord pour le placer dans un article de journal qu'il n'acheva pas, puis l'a rédigé à nouveau pour l'insérer dans son ouvrage. La première rédaction subsiste. On voit que le récit est identique dans les deux versions, mais qu'il y a de légères différences entre les deux. Ainsi, dans la première, Pons, parlant de l'émissaire de Brulart [16], dit que «ce brigand avait assassiné trente-deux personnes». Ce brigand est devenu dans la seconde version un «assassin redoutable qui a commis plusieurs assassinats», ce qui est moins romanesque que le chiffre précis donné d'abord, et quelque peu suspect. Dans la première version, Pons rapporte que l'Empereur lui prescrivit de ne rien négliger pour opérer l'arrestation du général Brulart; dans la seconde, avec plus de sagesse, de modestie et de vraisemblance, Pons est seulement chargé de «s'entendre avec Masséna pour arrêter Brulart». L'affaire du magistrat est racontée en quelques lignes seulement dans la première version; l'auteur l'a amplifiée dans la seconde, mais sans en modifier aucun détail caractéristique. L'officier supérieur dénoncé par Suchet est accusé, dans la première version, de vouloir empoisonner l'Empereur: il y a seulement assassiner dans la seconde. Enfin, dans l'histoire du juif de Leipzig, la première version contenait la citation d'un mot de l'Empereur que Pons n'a pas conservé dans la seconde: «On ne se venge pas d'un crime par un autre crime, faisait-il dire à l'Empereur, et égorger même un assassin est toujours un crime.» La suppression de ce mot généreux indique-t-elle que Pons n'était plus assez sûr de son authenticité? L'examen de ces variantes prouve en effet que Pons n'a pas toujours rapporté avec une fidélité textuelle les paroles de l'Empereur. La comparaison des deux versions de son dialogue avec lui sur Télémaque est instructive à cet égard [17]: il ne reproduit identiquement que les mots les plus essentiels de Napoléon; pour l'ensemble de la conversation, il ne donne que le dessin général. Cette constatation n'est pas sans prix, car elle empêchera d'attribuer sans réserves à Napoléon des mots et des paroles peut-être retouchés par Pons de l'Hérault, et qui ont perdu à cette traduction un peu de leur solidité d'airain et de leur imperatoria brevitas. Et, puisqu'il s'agit de l'authenticité des paroles de Napoléon, signalons ici ce que rapporte Pons des dictées de l'Empereur [18]. La façon abrégée dont il dit que Bertrand recueillait les propos et les ordres de son maître, est assez propre à modifier l'opinion reçue sur les talents épistolaires de l'Empereur.--Il n'y a donc pas de détails importants à regretter dans les variantes, ni dans les petits fragments de texte de Pons que j'ai dû laisser tomber. Relevons-y cependant, pour ne rien omettre, un court récit de la tempête essuyée par Napoléon à son premier voyage à la Pianosa [19], lequel a disparu, peut-être par un oubli de Pons, de la version définitive: l'anecdote a son intérêt.