Lorsque le carnaval fut arrivé, la princesse Pauline usa de toute son influence pour que le théâtre donnât plus de vie aux divertissements nocturnes, et le théâtre répondit aux intentions de cette princesse avec d'autant plus d'empressement qu'on était persuadé que la princesse ne cherchait qu'à distraire l'Empereur: ce qui était vrai.

Depuis quelque temps, l'Empereur était plus rêveur que de coutume, sans cependant être sombre. La princesse Pauline s'inquiétait; le général Drouot m'en avait parlé plusieurs fois. L'Empereur se prêtait de la meilleure grâce du monde à tout ce que sa soeur faisait pour lui être agréable; d'ailleurs, il n'aimait l'isolement que pour travailler sans distraction. Pendant la durée du carnaval, il alla plus fréquemment aux représentations théâtrales, et il assista même à un bal masqué. Ce bal eut cela de remarquable, outre la présence de l'Empereur, que la princesse Pauline y alla travestie en Napolitaine, mise avec un goût exquis, une grâce enchanteresse, et paraissant encore plus jolie que jamais. Son triomphe fut complet. Tout le monde était sincèrement émerveillé. L'Empereur lui-même comptait parmi les admirateurs.

Le carnaval parcourut sa carrière. La garde impériale, qui l'avait aimé pendant sa vie, se chargea de faire les honneurs de son convoi funèbre, et elle s'en acquitta à merveille; beaucoup de jeunes gens du pays s'associèrent à ce deuil facétieux. Le pauvre carnaval fut donc solennellement enterré. Le commandant Mallet conduisait le cortège; habillé en Sultan, monté sur le cheval blanc de l'Empereur, richement couvert des cachemires de la princesse Pauline, il était fier comme Artaban, et il y avait vraiment de quoi l'être. À côté de lui, était le capitaine des lanciers polonais, Schultz, qui représentait Don Quichotte, et qui le représentait à s'y méprendre. C'était naturel: le capitaine Schultz avait cinq pieds neuf pouces, il était mince, et son cheval était l'haridelle (sic) la plus haridelle de l'île d'Elbe; le costume répondait parfaitement au cavalier et au coursier; c'était en tout point le héros de Michel Cervantès. Il y avait beaucoup d'autres beaux costumes. Et cette cérémonie avait lieu quelques jours avant notre départ!

III

LE THÉÂTRE.

L'Empereur comprit bientôt qu'il fallait des amusements à ses braves: les amusements nocturnes lui parurent les plus essentiels. Il décida que l'on ferait de suite un théâtre. On chercha un local; l'autorité administrative indiqua l'église de Saint-François. L'Empereur hésita un moment, il craignait la réprobation des consciences religieuses timorées. Les magistrats municipaux le rassurèrent: depuis longtemps cette église servait de magasin militaire; elle avait déjà été employée pour les besoins de la cité. Le clergé lui-même ne fit entendre aucune plainte; personne donc ne cria au sacrilège, loin de là. Une députation des premières notabilités alla remercier l'Empereur de ce qu'il dotait Porto-Ferrajo d'un édifice qui lui était absolument nécessaire; mais l'édifice seul ne suffisait pas. La transformation en salle de spectacle devait être dispendieuse, les accessoires pour monter la scène pouvaient aussi s'élever à une somme importante, et la bourse de l'Empereur n'était plus intarissable. D'ailleurs, l'Empereur donnait sa part en donnant un bâtiment que l'on considérait comme sa propriété, quoique à vrai dire cela fût un peu douteux, à moins que l'État ne comptât pour rien dans la souveraineté de l'île d'Elbe. L'Empereur décida que les loges du théâtre à construire seraient par anticipation vendues aux prix que fixerait plus tard l'assemblée des acheteurs réunis en société, et dans un clin d'oeil la vente fut consommée: il n'y eut pas de loges pour tous ceux qui en voulurent. On avait cru que le premier rang devait être destiné aux plus hauts fonctionnaires et aux grandes familles: cet arrangement d'amour-propre éprouva quelque obstacle dès son accomplissement. Il y eut des jaloux, par conséquent des critiques, ce qui de part et d'autre avait quelque chose de ridicule. Nous étions tous de la même hauteur et de la même grandeur: l'Empereur nous nivelait.

Ainsi le théâtre de Saint-François eut une foule de propriétaires, ce qui arrive souvent en Italie. Les propriétaires s'organisèrent; ils donnèrent à leur organisation le titre d'Accademia dei fortunati, Académie des fortunés. L'Académie décida que l'inscription suivante serait mise sur le frontispice du bâtiment: «A noi la sorte.» L'Empereur alla au-devant de tout ce qui pouvait être agréable aux académiciens; il se prêta à toutes leurs fantaisies, qui d'ailleurs n'avaient pour but que de lui plaire.

Chaque sociétaire fit sa propre affaire de l'affaire commune; tous se donnèrent une tâche à remplir. Aussi architectes, maçons, mécaniciens, décorateurs, peintres, menuisiers, serruriers, tout marcha de front, les arts et les métiers, et dans moins de trois mois le théâtre fut livré au public. On aurait cru que l'Empereur en avait l'entreprise, tant il surveillait l'exécution.

Ce monument pouvait et devait être considéré comme un petit chef-d'oeuvre.