Celui qui se donne sans mesure, celui-là possède.
Celui-là qui est tout humble au cœur de toute vie, celui-là crée son objet; et il ne se soucie pas de connaître sa gloire. La superbe est sèche. L'orgueil de l'esprit ne discerne que soi: comme un mort qui se tâte dans le sépulcre.
L'amour adore dans les larmes. Tel est le son de Dostoïevski. Voilà cette voix rauque et si douce, l'énergie de cette âme infatigable, et ses brûlantes langueurs, ses abandons si tendres. Infatigable à souffrir et à vouloir laver l'or des souffrances, pour en séparer le trésor de la joie: à la constance de cet orpailleur, à celle-ci, quelle énergie s'égale?
O saintes, bonnes larmes, routes de l'effusion, sentes profondes de la tendresse, c'est vous, très douces larmes, qui parlez seules d'amour, et de cet amour qui fait vivre en créant. Et dans l'embrassement même des amants, ce sont les plus pures et les plus chaudes larmes du sang qui parlent pour la vie, qui la communiquent et la transmettent, venant de si loin! Et souvent ils ne comprennent pas la parole qu'ils prononcent, et ils en sont ennoblis, même quand ils l'avilissent.
L'amant baise sa bien-aimée et pleure son sang en elle, comme l'homme enivré de Dieu baise la terre avec de grandes larmes. La terre reçoit ces pleurs; et l'amante en garde avec jalousie l'offrande pécheresse ou la libation sans péché.
Si l'esprit s'abaisse, ici, ou si la chair est exaltée, qui le mesurera? Servir avec amour est toujours un triomphe. L'humilité de la femme et de la terre doit s'offrir en exemple à tout service. Et je veux bien que la vie trouve son compte à l'humiliation de l'homme. Je ne parle jamais que pour la vie; et je ne vois de bel orgueil qu'en tout ce qui l'augmente et la rehausse.
Amour de la vie, c'est mal dit encore. La vie n'est pas si grande ni si forte que l'amour. Elle en attend la parfaite beauté, dont notre désir s'est fait une promesse. Plus que l'amour de la vie, la vie d'amour: tel est le fond de Dostoïevski. A l'amour, de faire naître et de sauver la vie. Les meilleurs ne vivent que pour servir ce dessein. Et le plus pur amour est le plus amour.
O Fédor Mikhaïlovitch, si ardent, si aigu et si humble, vous êtes profond et vrai entre les grands. Vous allez au delà de tous autres, sans doute. Car enfin, où j'en suis venu, il n'est de vérité que dans la profondeur. Pour prendre toute notre hauteur, il nous est nécessaire de mouiller dans les abîmes. Tout est de manque, à défaut de la profondeur. Et, au total, il y a fausseté où il y a manque.
Voilà donc le point où la haine n'est plus rien qu'une racine torse entre toutes les autres: et si elle a la forme du serpent ou du ver, ce n'est point pour faire horreur, ce n'est pas pour qu'on l'écrase, mais pour se confondre avec les veines nourricières. Voici le point où tout est idéal, à force d'être vrai; où le rêve de l'âme absorbe toute la matière, comme une matrice seconde, mais de résurrection. Ici, la pensée est acte; le fait est idée; ici, l'acte et l'idée sont tout amour. Tout trempe dans la compassion de la vie pour elle-même, et dans la certitude du salut, que le cœur exige d'un amour créateur.