Qui nous fera la vie belle? Qui nous rendra la lumière? Ibsen est digne des Grecs, sans en presque rien tenir, en ce qu'il cherche la lumière au fond même de l'ombre, et un air de beauté dans ce miroir de toute laideur,—la vie réelle. Des idées passionnées, voilà sa ressource et en quelque sorte son Olympe. Il les jette les unes contre les autres; et presque toujours il condamne la plus noble et la plus pure. Il la frappe en l'aimant. Il la sacrifie à ce qu'il méprise et qu'il déteste. Par là, cette misérable vie de petits bourgeois dans les villages populaires se fait belle. Ibsen a la poésie de la défaite, et les beautés austères de la mort. Aussi bien c'est la mort, la vieille nourrice de la beauté tragique. Les Grecs ne cessent pas de tuer: comme les enfants, ils cultivent l'épouvante. Dans la mort, nous cultivons la douleur. Quel abîme de différence.
Je trouve Ibsen bien plus beau et plus poète dans ses tragédies bourgeoises que dans ses drames antiques ou ses poèmes. C'est qu'il rêve avec plus de force. Il fallait un rêve ardent pour donner la vie aux idées de ces petites gens, presque tous mornes, bouffons, plats et bas sur pattes. Les idées ne vivent que passionnées; et ces petites gens n'ont pas de passions. Bon gré mal gré, le génie d'Ibsen leur en inculque: telle est l'opération du rêve. Le grand poète est celui qui peut dire: «Mon rêve est plus vrai que votre vérité. C'est une vérité qui dure.» Quel créateur n'a pas l'appétit de la durée, et de prolonger son œuvre dans le temps? Le rêve médite profondément la vie; la réalité en sort plus réelle. Il était fatal qu'Ibsen devînt son propre sujet de drame; il en a fait son chef-d'œuvre, l'ayant pris d'une âme si forte et d'un geste si libre. Quand il n'était encore que peintre réaliste[15], il n'avait pas rendu la vie à la réalité; et quand il n'était que poète[16], la force durable de ce qui vit lui échappait encore. Puis le jour est venu où, de la vision, il a fait naître les types, ces êtres plus vivants que les vivants. Le don suprême est celui-là. Le poète ajoute alors visiblement à la nature. A la fin, il a tiré du rêve sa propre image; comment aurait-il pu consentir à l'y laisser? C'était le moins qu'il se créât lui-même.
[15] Cf. la Comédie de l'Amour, 1869; l'Union des Jeunes, 1869; les Soutiens de la Société, 1877.
[16] Cf. Brand, 1866; Empereur et Galiléen, 1869-1873.
La scène est un lieu misérable et sublime, où l'esprit de l'homme invite à la beauté de vivre sa pensée propre et la chaude guenille des comédiens. Ibsen n'oublie pas à qui il a affaire. En général, il ne cherche point la beauté dans l'action; les événements de son drame sont d'une espèce assez vulgaire; il présente une image grossière des faits; une allégorie matérielle figure le sens caché: un canard blessé, un poulailler sous les toits, un architecte qui tombe de son échafaudage, il n'en faut pas plus pour vêtir de chair les idées les plus complexes et une passion héroïque. Ce mystère grossier lui suffit, parce qu'il doit suffire au public et aux acteurs de la comédie. En eux, et peut-être en lui-même, Ibsen dédaigne insolemment sa matière. Il réserve sa puissance et sa poésie aux sentiments que les idées engendrent. Sa manière propre est de rendre les faits vulgaires capables de son idée, qui est toujours rare et forte. Le théâtre d'Ibsen n'a qu'un intérêt assez médiocre, si l'on s'en tient à la péripétie: la vie puissante est au dedans. Rien n'est plus décevant pour la foule, elle va droit aux faits et ne se soucie pas du reste; elle ne sait plus à quoi s'en prendre, car le caprice même de l'auteur est sans éclat, et pourtant elle soupçonne une beauté secrète; elle pressent ce qu'on lui cache, une force admirable et même une fantaisie profonde dans la vérité; et elle s'en irrite: Ibsen, cependant, l'a traitée comme il fallait, se bornant à lui rendre la matière qu'il en avait prise.
Vie. Exil.
La vie d'Ibsen est simple, sans événements, et ne prête pas à l'anecdote. Une vie pareille à beaucoup d'autres, la solitude exceptée. Mêlée d'abord à la vie de tout le monde, bientôt elle n'a plus rien de public. Une jeunesse pleine d'espoir, qui s'en va à la conquête du peuple. Une défaite qui ne ménage rien, ni l'orgueil, ni la conscience, ni les moyens nécessaires à la vie. Un âge mûr plein de travaux, qui naissent dans la retraite, et une vieillesse, riche en gloire et en biens solides. De bonne heure, une habitude prise pour toujours de ne plus rien donner de soi au public, que les œuvres de l'esprit.
La famille d'Ibsen est d'origine danoise. Établis en Norvège, les Ibsen se sont mariés dans le pays; plusieurs femmes de la maison étaient pourtant des Allemandes. Il a eu de bons parents et la fortune mauvaise, à l'entrée de la vie. Sa famille était riche; elle a connu les revers et le malheur d'être pauvre. Il a perdu son père assez tôt: c'était un armateur hardi, un homme gai, vivant, et fait pour la victoire; il ne survécut pas à sa ruine. Ibsen a été élevé par sa mère, femme de grand sens et de vertu rigide. Il avait des frères et des sœurs; il se tenait à l'écart, et ne prenait aucune part à leurs jeux. Il passe pour avoir toujours haï les exercices du corps. Enfant, il était brusque, nerveux, brillant quelquefois, et le plus souvent taciturne. Jeune homme, il a dû gagner son pain, et le moyen de faire ses études. Il a tenu le pilon dans une pharmacie. Plus tard, à Christiania et à Bergen, il a écrit dans un journal révolutionnaire, et dirigé deux théâtres. Il a donc vécu dans les deux cercles de l'enfer dédiés au mensonge: toutefois, comme le mensonge est la première nature des comédiens, ils y sont bien plus sincères; et il s'en faut que le poison de mentir ait la même innocence dans les journalistes.
L'épreuve de la misère, bien ou mal, forme le caractère d'un homme. Il s'en fait plus sensible à la joie, qu'il appelle, et à la douleur ou la colère, qui ne le quittent plus. Il arrive que, pour avoir souffert trop tôt, un homme porte au fond de l'âme un sens de la souffrance, qui finit par créer les occasions de souffrir. Du reste, presque toutes les âmes puissantes sont douloureuses. Le plaisir de vivre n'est qu'un incident: il n'a pas de profondeur.
Ibsen a éprouvé le dégoût de n'être pas à son rang; son orgueil a grandi dans l'humiliation. Il a bien fait plus que de prendre ses grades; il a dû conquérir le droit d'y prétendre. C'est sans doute pourquoi il tient beaucoup à son titre de docteur[17]. Il a cru dompter son pays et son temps, dans l'allégresse de la première victoire, quand le sentiment de sa force et l'ivresse de l'intelligence donnent au jeune homme cette confiance en soi et dans tout l'univers, qui est une folie d'amour. On s'aime tant d'être comme on est, qu'on croit avoir la même raison d'aimer les autres. Et peut-être les chérit-on, en effet; dans le bonheur qu'on a de les conquérir, on leur étend sa propre excellence; on s'assure de les convaincre; on ne doute pas d'eux, parce qu'il semble certain qu'ils se laissent gagner; et, comme on se sent plus haut qu'eux, on les aime davantage, on les bénit d'être assez bas pour se laisser élever. Pour eux, ils n'ont pas l'air d'en rien savoir; et l'on s'aperçoit enfin de leur indifférence. C'est le moment où elle tourne en hostilité. Tel est l'aveuglement de celui qui compte sur son intelligence, et qui lui prête une action décisive sur la vie des autres. Sans cesse, l'esprit d'un homme fonde une immense espérance sur le cœur des autres hommes; mais sans leur donner du sien. Les hommes, comme les chiens et les enfants, ont l'instinct de ceux qui les aiment. Il est bien vrai qu'une grande pensée ne juge pas nécessaire de mieux faire pour le genre humain que pour elle-même. L'intelligence seule repousse avec dédain l'idée du sacrifice: or, la plupart des vivants n'attend rien de l'homme supérieur, qu'une immolation ou des services.