La beauté de la forme est un effet de l'ordre; la recherche de l'ordre, un effort à sortir de l'anarchie: c'est en quoi l'artiste, quelque anarchie qu'il professe, est le contraire d'un anarchiste, dès qu'il est maître en son art. L'ordre entier de la Cité ne vaut rien; tout doit être détruit, soit. Mais, pour avoir foi en soi-même et à l'ordre futur, il faut donner un vivant exemple: l'art est un bel ordre, n'en fût-il plus au monde.
Si la forme d'Ibsen est souvent parfaite, c'est que personne, hors de France, n'a plus aimé l'ordre. Elle est brève, aiguisée et dense; elle a des arêtes coupantes, à l'antique. L'action du drame peut être lente, çà et là, elle n'en est pas moins précipitée sur la crise; et la crise, lourde d'idées, est un nœud d'énergie. Pour les grands faits de l'âme et les combats violents de l'esprit contre l'esprit, Ibsen a l'imagination la plus vaste. Son théâtre est le registre des révoltes morales. Le dialogue n'est pas tant vif que dru, aigu, tranchant; il est riche en mots pleins de sens, aux échos qui durent; d'ailleurs il les répète; il ne craint pas d'être monotone et morose. Il a peu de héros, et tous parents; mais on les distingue entre mille, et qui les a vus une fois les reconnaît partout. Ses types: deux ou trois hommes, deux ou trois femmes, à divers âges de la vie, simples et sans faste, mais de très haute mine, et bourrelés de conscience. Les comparses, beaucoup plus nombreux, semblent d'abord plus vivants que les héros, parce qu'ils portent une bien moindre charge de pensers et de preuves. Ce grand peintre de l'ombre a modelé les plus belles silhouettes. Le caractère des lieux, l'atmosphère du Nord, l'air de la petite ville, Ibsen les détermine avec une rigueur exquise, à la plus fine nuance près: car il en attend beaucoup, et que les personnes en soient, premièrement, déterminées elles-mêmes.
Ibsen laisse agir les idées: dans sa froideur de métal, l'idée excelle à carder la laine confuse des sentiments. Ce qu'il perd en action, il le gagne en analyse. La mécanique de l'âme a trouvé son maître. Ses héros sont des squelettes qui parlent d'une humanité puissante et morne: ils portent les noms de très grandes passions, qu'ils ne servent pas. Ibsen ne veut pas admettre qu'il préfère les idées aux êtres vivants. Et il dit vrai; c'est la vie qui fait son objet, comme il est naturel à tout artiste; mais il est vrai aussi qu'il donne plus la vie aux idées qu'il ne prête des idées à la vie. Avant d'agir, ses héros discutent. Ils font pis: ils discernent tous leurs actes. Ils ont plus de conscience que de passions, et plus de principes même que d'actes. Or, l'automate parfait, au regard de la nature qui s'ignore, c'est l'intelligence qui se connaît. Cependant, il est rare qu'Ibsen veuille conclure, à moins qu'il n'en laisse le soin aux durs réquisitoires de la mort, l'inflexible procureur. Le trouble, qui est l'âme essentielle aux chefs-d'œuvre, enveloppe les plus beaux drames d'Ibsen; tout se passe dans une demi-ombre. Le clair-obscur est propre à la vie de l'art mieux que toute lumière. Le spectacle du monde est une vision dans la brume, par un long crépuscule d'été ou par un jour de neige. La nuit est toujours présente: qu'est-ce que la clarté joyeuse?—Un accident dans les ténèbres. Que le soleil est donc près de nous, au cours des heures grises! un seul rayon suffit à un grand rêve.
Profondeurs morales.
Ce barbare unique est épris de vérité comme le sable d'eau. En vain, il se détourne de la cité commune; il ne croit plus à sa mission de bâtir ni de détruire; il ne se mêle plus de prodiguer les oracles à une société pourrie:—il cherche la vérité pour lui-même. Sa robuste candeur est une force de l'art; elle tient aussi à l'admirable simplicité que la France lui a apprise: comme il ose à peine donner dans quelques artifices, il finit par ne plus rien imaginer qui ne soit direct à sa méditation intérieure. Pour admirer les dernières œuvres d'Ibsen, il ne faut que les lire en pensant à Ibsen. J'y vois un combat de toutes les heures contre la nuit. Combien cette lutte nous touche! Ibsen veut s'assurer quelque station prochaine dans l'horrible écoulement de toutes choses. N'est-ce pas atteindre ainsi la beauté?—Être beau, c'est être ce qui dure.
Comme le vol du pétrel qui descend dans le labour des vagues, sa pensée abrupte court au fond de ce qu'elle regarde; elle saisit la vérité, ou s'y précipite, et néglige tout le reste. Ibsen a faim du vrai. Il a beau désespérer: il fait comme s'il pouvait croire encore; il ne tombe dans l'abîme nul qu'après toute sorte de bonds et de sursauts. Il y est lancé de la plus haute cime. Au cours de ces routes suprêmes, tantôt un mirage de vérité l'éblouit; tantôt l'ombre proche l'accable; la vérité le ravit et l'abandonne avec dérision; de toutes façons, il ne veut contempler qu'elle: à ses yeux, elle n'est que la face pure et claire de la vie.
Les écumeurs de la mer ont laissé de leur vigueur au peuple de Norvège. Les Vikings et leur violence ont fait ce sang. Ils l'ont versé sur toute l'Europe; hardis et cruels, ils ont grandi dans la rapine et la contestation. On doit penser au sort étrange de cette race: ils n'ont commencé d'être chrétiens que dans l'église la plus froide; seuls, et presque sans avoir été catholiques, ils ont tout d'un coup passé d'Odin à la Bible. Séparés par le sol les uns des autres, pendant des siècles, chacun d'eux s'est formé de l'unique et lent dépôt de son âme sur soi. La neige, les monts, les vents et la nuit des pôles les ont réduits à la prison d'eux-mêmes. Il ne fallait rien moins pour abattre ces violents. Quelle loi pouvait avoir raison de ces natures élémentaires, sinon la contrainte du devoir?—Pour eux, elle a toujours été sublime, comme pour cet autre d'une race parente, qui en a fait la religion des religions. Cette loi, où la splendeur du ciel étoilé se compare, si l'on en croit son prophète, a changé des êtres sans frein en des êtres muets. Ibsen en est issu, pour donner le spectacle tragique d'un homme qui soulève le poids de la race et des siècles à l'aide du levier même que la race et les siècles lui ont transmis: c'est une force longtemps asservie au devoir qui se sent rappelée violemment à la nature. Et, comme le ciel étoilé ne compte pas moins, pour qui peut le comprendre, que la terre où nous avons pied, il est inévitable que cet homme puissant lançât lui-même, l'une contre l'autre, les deux forces qui le partagent. Ibsen est venu à l'heure qu'il fallait; il est le poète du grand combat, sur une scène sans espérance. Sa sincérité est si naïve que ses plus terribles contradictions sont sans ironie. Mais combien cette folie de l'âme humaine, la conscience, ne semble-t-elle pas parler en lui plus haut que la nature? Même quand ce cher égoïsme, qui est en lui et où chaque moi puissant sait se reconnaître, repousse toute règle et méprise toute loi, il ne veut pas se rendre libre de cette loi qui vient des étoiles, et qui est glacée comme elles. Jamais on ne fut plus moral contre la morale. L'égoïsme d'Ibsen resplendit d'une pureté égale à la neige des cimes. La liberté suprême d'Ibsen est ce vent glacé qui souffle du pôle, et qui ranime la chaude pourriture des mœurs. Aigle sombre, qui hante les glaciers, il en porte l'air irrespiré, peut-être irrespirable, aux ruines qu'il vient visiter. Il fait planer au-dessus du mensonge une idée du bien qui résiste à toute chute. Purifier les volontés, dit-il; donner la noblesse aux hommes. Un seul sentiment fait le charme inexprimable de la vie: la pureté de conscience. Le temps est passé où l'on pouvait oser n'importe quoi. Il faudrait être capable de vivre sans aucun idéal.
Si l'on demande pourquoi, il n'est que de répondre par le caractère de l'homme, où l'esprit lui-même a ses raisons ignorées de l'esprit. La haine du devoir, voilà la fin sans doute; mais ce n'est qu'une vue de la raison, dans sa fureur d'être désabusée, d'être vaincue et déprise. Dans le fait, Ibsen ne parvient jamais à oublier la morne chimère: elle est morte, et peut-être de son fait: mais il la voit, il la nourrit toujours.
Il est plus aisé à une grande âme de détruire la morale que de ne pas la suivre.