C'eût été le compte de l'intelligence. Être soi-même, dit Ibsen; il sait à quoi il se condamne: toujours le nom de l'amour lui vient aux lèvres; le regret d'aimer l'obsède. Être soi-même, fait-il par force, mais aimer, rien ne vaut que d'aimer, qui est à dire: de n'être pas soi-même. Ibsen distingue en vain la loi des hommes et la loi des trolls, celle des êtres libres qui commande: «Sois ce que tu es,» et celle des êtres bornés qui dit: «Suffis-toi à toi-même.» Je vois partout des trolls, et presque pas un homme. L'idée d'être un homme infatue tous les hommes: comble de ridicule en presque tous. Comme s'il était permis à leur indigence d'y prétendre; et comme s'il n'en coûtait pas toute leur fortune, même aux héros.

Qu'on le donne, qu'on le prenne, qu'on le rende, il n'est point d'amour qu'à ne plus être soi. Le supplice du moi est-il donc fait pour tous?—A quoi bon y précipiter la foule des hommes, que son pauvre instinct eût sauvée, mille fois plus sûr que toute sagesse?—Être soi-même? Comme si plus d'un homme l'était, ou pouvait l'être, tous les vingt ans, entre vingt millions? Comme s'il y trouvait, non pas même la joie, mais seulement un peu de repos? Comme si toute la beauté, toute la vertu, toute la force humaine enfin d'hommes en nombre infini, n'était pas à ne jamais être soi-même, supposé qu'il leur fût possible de choisir?—Bien loin qu'ils doivent l'être, qu'ils ne vivent au contraire qu'à la condition de ne l'être pas. La pire trivialité n'est point du tout d'être comme les autres; mais, n'ayant point reçu le don mortel de l'originalité, de prétendre à en avoir une. O la triste singerie! En vérité, c'est aux singes que le royaume des cieux n'est pas promis.

L'amertume

C'est l'excès de ma joie qui fait l'excès de ma misère.

L'amour sans bornes de la vie est l'espace infini où je succombe. Je tremble à cause que j'aime. Je m'éveille dans l'épouvante, à cause de la splendeur du rêve où je m'endors. Et l'horreur du néant se mesure à la beauté enivrante de vivre.

Quand on mesure la passion la plus puissante et l'effort le plus noble de l'âme à l'effet qui les suit, le cœur se brise de tristesse: la flèche trempée dans le curare ne contracte pas les muscles, et ne les frappe pas d'une roideur plus convulsive. La déception est encore plus tétanique, si l'on compte la force que l'on a pour agir et pour aimer, à la trahison du monde. L'intelligence a si peu de part à ce profond ennui, qu'elle donne raison au monde. Que ferait-il de cet amour, de cette force, de cette riche action? Il ne lui en faut pas tant. Il se défie: là dessous, il sent le moi qui se cache.

Quelle vaste dérision! Une moquerie inhumaine fait mon immense perspective. Et je n'y puis répondre par la raillerie: même jouée, mon âme ne joue pas. Vouée au rêve, et en sachant la suprême vanité, elle préfère ses miracles à l'horrible insulte de ce désert. A la dérision de la vie, répond la grande amertume.

Déception perpétuelle, ennui total, vide au noyau des passions les plus pleines, et, chemin faisant, une joie merveilleuse qui n'a pas de sens,—rien ne pourra me forcer de faire l'écho au rire qui m'insulte. Mon amour de la vie me confond bien plus que ma tristesse. Car pourquoi me duper ainsi moi-même, et d'une telle ardeur que chaque instant renouvelle?

A quoi mesurer la grandeur du moi, sinon au désespoir qu'il y trouve, et au défi passionné de rédemption qu'il y nourrit?—De là naît l'amertume. Ibsen est bien amer.

L'amertume est l'ironie naturelle aux âmes fortes. La salutaire amertume vient du moi et y retourne. Elle est comme une Victorieuse qui, debout et seule dans la victoire, laisse tomber ses droits: A quoi bon? et que ferai-je du triomphe? Triompher pour triompher? Mais je ne suis pas un petit enfant qui joue, pour m'en satisfaire. Après s'être bien roulé sur le sable, l'enfant a sa mère, qui le met à table, le caresse et le couche près d'elle, veillant sur sa nuit.