Il a, pour les femmes, une tendresse brûlante et douloureuse. On dirait qu'il a besoin de souffrir par elles, et qu'ayant horreur de les faire souffrir, il n'ignore pourtant pas qu'il leur sera toujours une occasion de souffrance.
Un désir d'elles comme infini, et une crainte d'y toucher, une terreur d'y satisfaire. Une peur d'elles toutes est en lui, et c'est par là surtout qu'elles l'attirent. Il ne pouvait sans doute pas se passer de la présence féminine; et sans pouvoir faire, en rien, le bonheur d'une femme, il lui fallait rêver qu'une femme fît le sien.
Son premier mariage est affreux: il pue la laideur et le taudis. C'est un amour grabataire. Là, Dostoïevski a voulu son propre sacrifice. Il a cherché un châtiment; il a expié un péché que je sens, que je vois, et que je ne veux pas dire.
Plus tard, à peine veuf de cette veuve, il prend pour femme une jeune fille. Il a la passion des jeunes filles, et nul n'a su jusqu'où. Il est de ceux pour qui l'innocence et la prime jeunesse sont la fleur dans la fleur, la mandarine dans l'orange, et l'amour de l'amour.
Le prince Muichkine est, en amour, Dostoïevski lui-même. Il aspire à la volupté la plus fine des femmes, à ce sourire entre chair et cœur, qui est le charme des jeunes filles; il songe aussi, avec elles, aux douceurs des amants, si des enfants pouvaient l'être, s'ils pouvaient donner des caresses délicieuses, ou si les amants en pouvaient recevoir d'innocentes.
Je considère avec terreur la vie d'une femme avec un tel homme, et la vie d'un tel homme avec toute femme, quelle qu'elle fût. Il ne peut lui céder que son ombre charnelle, avec toutes les misères qui y sont appendues, comme autant de membres blessés à travers des haillons. Pour le reste, il garde un éternel silence. Il ne le rompt que pour se ruer en transports de peine et de passion. Peine ou passion, elles ne comprennent guère que celle qui les concerne.
De tels hommes, leur joie est toujours muette, tant elle compte peu. La douleur seule est éloquente.