La pitié pour la femme qu'on aime moins qu'on n'est aimé est une terrible passion. Elle mène, parfois, à la mort plus sûrement que l'autre. Ainsi, l'ardeur du sacrifice de soi passe infiniment l'ardeur que l'on met à se sacrifier les autres.
Il les voudrait toutes les deux: l'une pour lui, et lui pour l'autre encore. Taciturne secret que Dostoïevski confesse: se donner à la femme qui nous aime et qui attend de nous son salut; et prendre la femme que nous aimons, dont nous attendons la joie; celle que la passion fait vivre et celle qui la tue. N'est-ce point, au soir ténébreux de l'Idiot, les deux hommes, le mari et l'amant, la victime et le bourreau, que l'on voit veiller la même femme, qui fut double et qui est morte, victime elle aussi et bourelle? A la fin, la joie qu'on exige et le salut qu'on dispense se confondent dans l'insondable peine.
Quelle est donc cette recherche de la douleur, dans le sentiment qui promet le plus de félicité à l'homme, selon la nature? N'en est-ce pas, plutôt, la fatalité dans la conscience? Plus on y pense, plus il semble que l'homme et la femme ne sont pas faits pour la vie commune. La passion, plus ou moins longue, n'est point un état de durée. La passion, comme le drame, vit de combat et se dénoue par la mort.
Pourtant, l'homme et la femme, plus ils s'aiment, plus il leur est fatal de vivre ensemble et confondus. Au génie de l'espèce, qui ne s'inquiète que du moment, se substitue le génie de la tendresse, qui prétend accorder les éléments contraires, et faire un état durable d'un état passager. Une telle violence à la nature ne va pas sans douleur. Et je dis qu'elle est nécessaire. L'amour humain se distingue, par là, de l'amour naturel aux autres créatures, et même à la plupart des hommes, si l'on en juge à tant de misérables couples.
Pour qu'un homme et une femme se puissent souffrir, il faut qu'ils souffrent l'un de l'autre. C'est la loi. Je parle de l'homme accompli en conscience.
L'accord ne vient que du sacrifice. Celui qui aime le plus, souffre le plus. A l'ordinaire, la femme reçoit la part douloureuse; et souvent, elle choisit d'en jouer le rôle. Mais le meilleur homme ne le lui laisse pas.
En amour, le cœur est trop avili, s'il ne souffre. La souffrance seule nous rétablit dans notre dignité d'homme. Quel est l'amant profond qu'Amour n'abaisse pas au pardon des pires offenses? Il faut grandement souffrir de la femme, pour rester digne de soi dans l'amour qu'on lui consent, et même dans l'amour qu'elle nous accorde.
Et ce n'est pas assez des natures qui s'opposent, dans l'homme et dans la femme. Quand les cœurs sont complices, c'est le destin qui ne l'est pas. La misère, la maladie, le deuil, tout ce qui menace chaque homme sous un masque fatal, dans l'amour se démasque, et, entre amants, pour l'un prend visage de l'autre.