V
LA PROFONDEUR RUSSE
Passions du fond caché, lames de fond: le plus souvent, elles dorment; mais il arrive, soulevées, qu'elles emportent les rives de la paix commune.
Vous ne savez pas jusqu'où peut aller l'amour de la vie dans les êtres profonds, nés pour la souffrance, et qu'elle y attache. Il les porte à tous les excès, que vous appelez des crimes, selon votre droit. Ni les Juifs charnels, ni les Yankees ne pourront jamais l'entendre: ils sont trop asservis à leurs idoles: les Juifs, dans leur esclavage des biens terrestres, et selon leur inclination à en jouir commodément; les Yankees, dans leur brutal mensonge d'automates, à deux ressorts d'agitation vaine et de vaine morale. Donner sa vie, et même prendre la vie des autres, sans en peser exactement la valeur aux poids de la raison, de l'agrément et du succès, voilà l'honneur mystique. Dostoïevski, qui a toutes les sortes d'honneur, hormis celui de vanité, sent l'honneur mystique au même degré qu'un saint apôtre.
L'amour de l'amour fera, d'un homme à la Dostoïevski, le bourreau d'une femme et le jouet d'une autre. Mais, pour toutes les deux, il n'aura que des caresses dans l'âme, et toutes de son sang.
La passion de l'innocence le poussera, peut-être, à vivre en amant avec une petite fille. Non pour la corrompre, que le ciel en soit témoin! pour approcher sa fraîche pureté et s'y purifier soi-même; pour la connaître: on ne connaît que dans la possession, et toute possession touche au crime, hélas; pour l'accroître de ses propres larmes, cette adorable innocence. Enfin, pour y retrouver la sienne.
Jamais assez de bonheur! Jamais assez de joie! Et toujours dans la tendresse. Et le rire dans les larmes. Car où est-il le bonheur, sinon dans la folie de tout ce qu'il nous coûte? L'âme souffrante est seule égale à cet insatiable appétit. Et elle n'est point, si d'abord elle ne soupire.
A-t-il des regrets et des remords, Dostoïevski, lui qui va si loin dans l'art cruel de se connaître? Il s'en donne toute l'apparence. Mais remords est un gros mot, qui cache et qu'il devrait définir. Dostoïevski a le désespoir de ne jamais atteindre ce plein de la passion qu'il poursuit. Suave désespoir, déception terrible, espace du désaveu, déserts de l'entier délaissement de soi-même. L'unique passion est, en somme, la passion de la plénitude.