Piqué d'amour-propre, dans l'extrême ivresse de ses sentiments, plutôt que dans l'orgueil de ses pensées, il se portait à cet excès qui offense le plus les autres: qui est, eux présents, de les oublier. Ou bien, s'il pouvait croire à leur sympathie, il les associait à sa passion, il se les y incorporait, il les baignait dans le torrent de sa ferveur. Perdant toute retenue, avec un sens raffiné pourtant de la mesure sentimentale, il ne prétendait pas convaincre, mais faire aimer l'objet de son amour; et, sans doute, il y mettait d'autant plus de caresse ou de violence, qu'un tel désir enveloppe la convoitise que l'on a de tout amour. Alors, il précipite les paroles, il lève les vannes, il lâche les écluses de sa raison passionnée. Il est hagard. Il fait peur. Cet homme, au cœur désespéré d'amour, a les bonds et les griffes du chat tigre. Il en avait aussi les doux miaulements, les tendresses morbides et le velours. Ha, quel don des larmes, des saintes larmes! Quel élan aux pleurs! Comme il ouvre la source intarissable, la fontaine aux affligés, qui sont, dans le désert, tous les pèlerins du cœur, que la soif tourmente entre l'aridité du ciel et la sécheresse des sables!
La force du style emporte tout. Mais la profondeur du sentiment enferme tout, et le style même.
Avoir les mêmes larmes! ne serait-ce pas le dernier mot de l'art? Les cœurs musiciens sauront m'entendre.
Je dirai que la dureté de Dostoïevski à l'égard des étrangers et des Juifs est une raison de style: Ils n'ont pas les mêmes larmes. Il déteste tous les peuples de l'Ouest; il se moque de l'Occident. Forcé de vivre en Suisse, en France ou en Allemagne, il étouffe. Tout lui est vide, quand il quitte la Russie. Il se venge sur les étrangers du dégoût et de l'ennui, qu'il respire avec eux. Mais il est capable, à Pétersbourg ou à Moscou, de leur rendre justice. Il les veut employer au bien de la Russie, à la condition qu'ils s'y prêtent. Or, ils s'y refusent, et même ils haïssent les larmes russes, bien loin de mêler leurs pleurs aux pleurs de ce grand visage.
Voilà comment tout finit, chez Dostoïevski, par la condamnation des Juifs. Au lieu d'être Juifs en Russie, que ne sont-ils Russes en Judaïe? Mais ils ne seraient plus. Entre Dostoïevski et les Juifs, il y a la même querelle qu'entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Le second abroge l'autre, puisqu'il l'accomplit. Le mort enté sur le vivant corrompt le vivant.
Enfin, Dostoïevski est joueur. Et d'autant plus, qu'il perd toujours.
Pourquoi joue-t-il? Dans l'homme malheureux, qui est deux fois passionné, le jeu prend toute sa force. On joue pour jouer, et l'on joue pour gagner.
J'ai souvent dit que la loterie, ou le coup de dés, me semble le plus honnête moyen de faire fortune. Pour ceux, il va de soi, qui n'ont point le génie à faire fortune. Et il est vrai qu'ils ne la font pas. La morale est donc satisfaite.