—Toi, Landry, continuait la mère en examinant le garçon des pieds à la tête, tu ne pèches pas par excès d'élégance... Quand ton père se décidera-t-il à ne plus te faire accoutrer par un tailleur de village?... Ah! mes pauvres enfants, comme on s'aperçoit qu'une mère dévouée et tendre n'est plus là pour s'occuper de votre toilette!

L'adroite personne venait de prendre le Traquet par son faible: la vanité; aussi, s'empressa-t-il d'insinuer, de son air le plus aimable:

—Tu sais m'man, si tu veux me payer un autre costume plus chic, faut pas te gêner...

—Eh bien! la semaine prochaine, si on m'y autorise, je te conduirai chez un tailleur à la mode... Je vais écrire, à ce sujet, à ton père... En même temps, je lui demanderai la permission de faire habiller Clairette par ma couturière...

—Inutile, maman, déclara nettement Clairette, j'ai horreur d'être serrée dans des vêtements ajustés, et ma couturière habituelle me suffit.

—Quel verjus que cette petite! s'écria Gabrielle, vexée... On dirait, ma parole, qu'elle a honte d'accepter quelque chose de moi...

—Non, maman, je suis désolée de te froisser par un refus; mais je tiens également à ne point fâcher papa...

—C'est bien, je vois que ton père t'a fait la leçon avant de partir...

Cette conversation fut heureusement interrompue par l'entrée de la femme de chambre annonçant que le déjeuner était servi. On passa à la salle à manger. Mme de Cormery s'assit entre ses deux enfants, qu'elle rapprocha d'elle avec une étreinte de la main, un geste théâtral de poule couveuse qui veut rassembler ses poussins sous ses ailes. La table était coquettement dressée et, ainsi que la maîtresse du logis l'avait recommandé, le menu était, à la fois, copieux et délicat. Fortement portée sur sa bouche, Gabrielle s'imaginait qu'on gagne plus facilement le cœur des gens, et surtout celui des enfants, en flattant leur instinct de gourmandise. Cela lui réussissait toujours avec Landry, qui aimait la bonne chère et dévorait comme un allouvi; mais Clairette se montrait plus rebelle. Encore qu'elle fût naturellement friande, elle boudait contre son ventre et s'efforçait d'observer une prudente réserve, tout en surveillant de l'œil les agissements de son frère. Celui-ci, émoustillé par la bonne chère et par certain petit vin blanc dont il buvait à discrétion, cherchait à capter la bienveillance de Mme de Cormery, en flattant ses goûts et ses rancunes. Il avait deviné que le meilleur moyen de se faire bien venir de sa mère était de se poser en victime du despotisme paternel. Malgré les coups de pied distribués sous la table, en guise d'avertissement, par Clairette, il répondait, avec sa jactance coutumière, aux insidieuses questions posées par Mme Gabrielle. Celle-ci, enchantée de satisfaire sa curiosité maligne et de trouver un prétexte à dauber sur M. Fontenac, faisait traîner le déjeuner en longueur. On en était encore au dessert, quand Lucie annonça M. de la Guêpie, et, presque derrière elle, le visiteur pénétra familièrement dans la salle à manger, avec le sans-gêne d'un ami de la maison.

Ami de la maison, Armand de la Guêpie l'était, en effet, depuis longtemps. On l'y recevait déjà à ce titre, avant la dissolution du mariage; même, Simon Fontenac avait eu d'excellentes raisons de penser que cette amitié dépassait les limites permises, et le tribunal avait partagé son avis, puisque le jugement prononçant le divorce visait implicitement le trouble apporté dans le domicile conjugal par les fréquentations trop intimes de cet indiscret ami. Après la rupture, M. de la Guêpie avait continué ses relations familières avec l'épouse divorcée, dont il restait le cavalier servant et le conseiller.