—D'abord, reprit Gerdolle en mettant une sourdine à sa voix de trompette, il est bon de vous dire qu'un bras de la Bièvre passe dans le jardin de Fontenac et qu'il s'en sert pour son usage personnel, à condition de me rendre l'eau à la sortie de son terrain...
—Oui, ajouta l'agent d'affaires en citant doctoralement l'article du Code: «Celui qui a une source dans son fonds, peut en user à sa volonté, sauf le droit que le propriétaire du fonds inférieur pourrait avoir acquis par titre ou par prescription.» C'est connu... Après?
—Il ne s'agit pas d'une source, rectifia aigrement le pépiniériste, mais d'un bras de la Bièvre... Comment ce dérivé a-t-il été détourné de son cours naturel, au profit des propriétaires de Chanteraine, et en vertu de quel droit?... Voilà la question.
—Fontenac peut exhiber un titre pour justifier sa jouissance, observa Février; dans tous les cas, tu n'es pas autorisé, toi, propriétaire du fonds inférieur, à lui intenter une action, du moment qu'il n'aggrave point la servitude de ton terrain... C'est une affaire qui ne te regarde pas.
—Mais elle regarde la commune, qui est propriétaire du cours d'eau, et je puis appeler, là-dessus, l'attention du Conseil municipal... Ha! ça te la coupe!
—Possible; seulement, si Fontenac te met sous le nez un acte établissant son droit de jouissance, tu en seras pour ta courte honte.
—Savoir!... Dans ces questions d'écoulement des eaux, il y a à boire et à manger... Je pourrai toujours le chicaner sur l'état dans lequel il me rend l'eau à la sortie de chez lui... Mais j'ai en idée que je n'aurai pas besoin de recourir à cette extrémité... D'après les on-dit des anciens du pays, il paraît probable que mon chien de voisin ne possède aucun titre et qu'il jouit de l'eau par pure tolérance... Quand la dérivation a été pratiquée, Jean Fontenac, le grand-père de notre homme, avait acheté pour pas cher la propriété de Chanteraine; il était maire de la commune sous la Révolution et y faisait la pluie et le beau temps. Il y a gros à parier qu'il a profité de sa toute-puissance pour détourner ce bras de la Bièvre et l'introduire abusivement dans son clos.
—Ça, c'est à approfondir et à prouver... Je te conseille de prendre des renseignements précis avant de te servir de ton petit truc, qui pourrait bien te craquer dans la main...
Ils furent interrompus par Mme Alicia, que cette dissertation juridique ennuyait prodigieusement.
—Oui, dit-elle en étouffant un bâillement, Février a raison... D'ailleurs, je ne vois pas bien comment cette histoire d'eau peut amener M. Fontenac à se dégoûter de Chanteraine.