—J'espère bien, moi aussi, ajouta Gabrielle de Cormery, en redevenant câline, que nous nous verrons souvent... Regarde ma maison comme la tienne, mon cher enfant, et dis à ta sœur que, si elle veut t'y accompagner, elle réjouira le cœur de sa mère... Allons, au revoir, à bientôt, n'est-ce pas?

Elle l'embrassa derechef, avec effusion, et Landry les escorta tous deux jusqu'à la grille, où stationnait un coupé. Avant de remonter en voiture, Mme Gabrielle renouvela ses embrassades, et La Guêpie ses offres de service.

—Quand vous aurez, répéta-t-il, donné un libre cours à votre tristesse et que vous voudrez prendre l'air du monde, pensez à nous... On ne peut pas pleurer toujours et je serai heureux de vous procurer d'honnêtes distractions...

Ainsi que l'a observé Balzac, on ne sait pas assez «ce que sont les tiraillements de la loi sur une douleur vraie». Clairette aurait voulu fermer sa porte aux fâcheux et se cloîtrer, pour ainsi dire, dans son deuil; mais les exigences des formalités légales ne lui en laissèrent pas longtemps le loisir. Les deux enfants étant encore mineurs, il fallut obéir aux prescriptions du Code et recevoir les officiers ministériels chargés d'assurer l'exécution des mesures conservatoires. D'abord, le notaire de la famille vint inventorier le mobilier de la succession, ouvrir les tiroirs, compulser les papiers, et les deux héritiers durent assister à ces investigations. Au grand étonnement de sa sœur, le Traquet suivit, avec un vif intérêt, les opérations de l'inventaire. Il aidait les hommes d'affaires à fouiller les placards, les secrétaires et les vitrines, les guidait dans leurs allées et venues à travers les combles, les escortait jusqu'au fond des sous-sols et des resserres, sans les quitter jamais d'une semelle. Il n'avait pas jugé à propos d'instruire Clairette des confidences de La Guêpie, et la jeune fille ne savait trop à quoi attribuer cet empressement fraternel auprès des instrumenteurs. Ce beau zèle ne fut malheureusement pas récompensé. Landry, dont le cœur palpitait à l'ouverture de chaque meuble, ne découvrit, nulle part, les deux mirifiques bibelots décrits par l'amateur et «qui valaient une fortune». Dépité par cette déconvenue, il retomba dans son insouciance habituelle, ne se mêla plus de rien, et se borna à fumer des cigarettes avec le premier clerc.

Après l'inventaire, on s'occupa de la réunion du Conseil de famille, composé de six parents ou amis, choisis moitié du côté paternel, moitié du côté maternel, et ce furent alors de longues et mortelles stations dans le cabinet du juge de paix, où Clairette se retrouva en présence de sa mère et dut se défendre contre les cajoleries insinuantes de Gabrielle de Cormery. Aux termes du Code, la tutelle appartenait, de plein droit, à cette dernière; mais, à raison de sa situation de femme divorcée, le Conseil jugea prudent de requérir l'émancipation immédiate de Landry, qui avait atteint ses dix-huit ans, et de Clairette, qui allait être majeure dans les premiers jours de l'année suivante. Cette proposition ayant été accueillie par le juge, et un curateur leur ayant été nommé, le frère et la sœur purent enfin vivre en paix dans leur solitude de Chanteraine.

Cet isolement et ce repos furent, pour Clairette, un soulagement. Landry lui-même supporta, avec une résignation philosophique, la retraite qui lui était imposée par son deuil récent et par le respect des convenances. Il s'associait docilement aux regrets de sa sœur, l'accompagnait dans ses quotidiennes visites au cimetière et lui tenait fidèlement compagnie pendant les longues soirées d'hiver. Néanmoins, en son par-dedans, il trouvait cette claustration pesante; les journées commençaient à lui sembler singulièrement longues, et il était à bout de sa sagesse, quand, en janvier 1892, sonna l'heure de la majorité de Clairette. Ce jour-là, la jeune fille voulut solenniser l'anniversaire de sa vingt et unième année; elle assista à une messe matinale, porta des fleurs sur la tombe paternelle et, le soir, pour mieux marquer l'importance de cette date, un dîner plus délicat et plus copieux que de coutume réunit le frère et la sœur dans la salle à manger, ou un luxe de lumière égayait les lambris de chêne. Cette petite fête intime, encore qu'attristée par de funèbres souvenirs, ne laissait point Landry insensible. La bonne chère et quelques verres de vin vieux le surexcitaient et l'attendrissaient. Au dessert, Clairette voulut profiter de son émotion et, lui tendant affectueusement les deux mains, dit gravement:

—Mon mignon, me voilà d'aujourd'hui majeure et maîtresse de mes actions; mais cela ne changera en rien, je l'espère, notre intimité et nos façons de vivre. Tu trouveras en moi une grande sœur, et aussi un peu une petite mère, empressée à te rendre l'existence heureuse et à t'aider dans tes projets d'avenir, ainsi que je l'ai promis à notre pauvre papa. Pour commencer mon rôle, laisse-moi, ce soir, te parler sérieusement de notre situation matérielle. Je ne sais si tu as suivi les opérations du notaire chargé de la liquidation de la succession?...

—Très vaguement, répondit le Traquet, dont le front se rembrunit à l'idée d'une conversation d'affaires.

—Moi, j'ai voulu me rendre compte et j'ai lu les actes... Voici, après le paiement de quelques dettes, en quoi consiste notre avoir... Nous possédons, en argent et en valeurs mobilières, à peu près cent soixante mille francs, plus Chanteraine, qui en vaut environ quarante mille... Mais tu penseras certainement, comme moi, que nous devons nous conformer aux désirs de papa et qu'il ne peut pas être question de vendre la propriété...

—Sans doute, sans doute... acquiesça Landry en étouffant un bâillement.