—Après tout, je m'en fiche, repartit Gerdolle avec indifférence, j'ai d'autres chiens à fouetter... Encore un verre, mon vieux, et bon voyage, si tu vas à la mer!... Quant à moi, je te quitte pour mettre mes écritures à jour...
Ils se séparèrent là-dessus et, après que le brocanteur eut disparu dans l'avenue, le pépiniériste, debout sous l'arceau de la tonnelle, resta longtemps pensif, sans se soucier du soleil qui tapait d'aplomb sur son chapeau de paille...
Il n'avait pas perdu un mot des propos tenus par Février et les avait précieusement emmagasinés dans l'arrière-fond de son cerveau. Maintenant, il se délectait à les y rouler et à les faire tinter comme autant de rares pièces d'or.
—Ha! ha! se pourpensait-il, deux objets d'art valant, au bas mot, deux cent mille francs!... Bonne affaire!... Et ils sont introuvables, on ignore ce qu'ils sont devenus et on les cherche encore?... On les cherchera longtemps! Je le sais, moi, où ils sont!... Ils dorment tranquillement sous le cerisier de Chanteraine!... C'est à présent qu'il va falloir mettre les fers au feu et jouer serré.
Machinalement, il avait enfilé la grande allée de poiriers en quenouille qui aboutissait au pied du mur séparant son clos du jardin Fontenac. En dépit de la chaleur caniculaire, il allait et venait, la tête dans les épaules, l'esprit affairé à chercher un moyen de remettre l'affaire sur pied.
—Il faut, se disait-il, il faut que Chanteraine soit à moi... J'y emploierai le vert et le sec... J'ai été un sot de lâcher à Simon Fontenac les lettres de sa fille... Si je les avais encore en mains, je pourrais m'en servir pour rendre la demoiselle moins rétive... Quant au garçon, j'en viendrai facilement à bout... Il mène joyeuse vie, il a donc besoin d'argent et il ne rechignerait pas à palper une forte somme en belles espèces sonnantes... Seulement, voilà le diable: il est encore mineur...
Il en était là de sa méditation, quand il entendit un bruit de pas et aperçut son fils qui débouchait de l'avenue.
Jacques Gerdolle revenait d'un château des environs de Longjumeau, dont il était chargé de dessiner les jardins. Le tramway d'Arpajon l'avait déposé à Berny et il rentrait au logis pour l'heure du déjeuner. Il ne paraissait pas trop éprouvé par la grande chaleur. A l'abri d'un chapeau de paille à larges bords, son visage au teint mat, ambré par le hâle, ne portait aucune trace de fatigue; à peine une faible moiteur perlait sur les tempes. Dans un complet d'étoffe légère, son corps robuste et souple se mouvait librement. En le voyant, d'un pas ferme et comme rythmé, se diriger vers le vestibule, le père Gerdolle eut un mouvement d'orgueil. Il s'étonnait presque d'avoir procréé ce rejeton bien râblé, ce mâle à la tournure aisée et élégante. Tandis que ce sentiment de fierté lui faisait relever la tête, une soudaine inspiration lui illumina le cerveau.
—C'est ce beau gars-là, songea-t-il, qui, mieux que toutes mes manigances, aura raison des résistances de Mlle Fontenac...
Et il résolut d'avoir ce matin même, avec son fils, une explication à ce sujet.