—Je n'avais jamais entendu parler de ce du Tremble, reprit-il en se dirigeant vers la verrerie.
—Sa famille est pourtant du canton, répliqua Brûlant, mais il a beaucoup voyagé, et n'est établi ici que depuis six mois… Le charbonnier du Grand-Etang, Joël Dutertre, qui est un ancien verrier, lui a prêté de l'argent pour rallumer les fourneaux de la verrerie, et moi-même j'ai mis mes économies dans l'affaire… Mais nous voici arrivés.
Brûlant poussa une lourde porte aux panneaux de laquelle des chouettes étaient clouées, les ailes en croix, puis il introduisit Gérard dans le logis du verrier. La pièce où ils entrèrent était une grande salle voûtée. Une lampe à bec, nommée dans le pays une âme damnée, se balançait au manteau de la cheminée haute, large et flambante. A l'un des coins de l'âtre, le maître du logis était étendu dans un vieux fauteuil dont l'étoupe perçait de toutes parts l'étoffe en lambeaux. Il fumait en discourant avec un homme d'une cinquantaine d'années, maigre, élancé, ayant la mine et le costume d'un charbonnier. De temps à autre, il s'interrompait pour trinquer avec son interlocuteur et avaler une gorgée d'eau-de-vie. Brûlant présenta Gérard à M. du Tremble, et expliqua brièvement l'incident qui l'amenait au Four-aux-Moines. Le verrier parut d'abord contrarié de cette visite inattendue, mais il se remit promptement et accueillit Gérard avec les manières aisées et polies d'un homme du monde.—Soyez le bienvenu sous mon pauvre toit, lui dit-il, en le forçant à prendre le fauteuil. Puis, se tournant vers le charbonnier:—Un de ces jours, Joël, nous reparlerons de la chose à loisir. Vous comprenez que je ne puis pas ennuyer monsieur avec les détails de notre métier.
—Bien, Bernard, répliqua le charbonnier, n'ai-je pas votre parole?… Cela me suffit… D'ailleurs, les mulets sont de retour, et, avant de regagner le Grand-Etang, il faut toujours que je passe à La Chalade; ma fille aînée, Brunille, y est allée ce soir, et elle est d'âge à ne pas courir les bois toute seule…
Au nom de Brunille, les joues pâles du verrier rougirent légèrement; il se hâta d'ouvrir la porte et reconduisit ses compagnons jusque dans la cour; par la porte entr'ouverte, Gérard entendit les lambeaux de la discussion qui avait recommencé au dehors.—Vous nous promettez, disait le charbonnier, que dès demain vous vous remettrez à souffler la bouteille? Vous savez, Bernard, l'argent est dur à gagner et j'ai trois enfants…—Soyez sans crainte, répondait le verrier, nous allons souffler ferme, et dans un mois je lance ma grande découverte…
Bientôt après, M. du Tremble rentra avec deux bouteilles poudreuses, qu'il déposa avec précaution sur la table; puis il alla chercher dans la maie du pain, un jambon froid et du fromage. Quand tout fut prêt:—Voici votre couvert, dit-il à son hôte, veuillez me pardonner de vous avoir fait attendre, vous devez mourir de faim.
Gérard répondit que la course l'avait mis en appétit, car il avait marché pendant quatre heures à travers bois.—Vous êtes du pays? demanda le verrier en s'asseyant en face de lui.—J'habite le Doyenné, tout près de Saint-Gengoult.
—Ah! s'écria M. du Tremble, et sa figure exprima tout à coup un vif intérêt, ses lèvres frémirent, et il parut faire effort pour retenir une question prête à s'échapper.—Bernard du Tremble, à demi éclairé par la lampe, formait un contraste frappant avec son hôte. Il touchait à la quarantaine et paraissait plus vieux que son âge. C'était un homme de moyenne taille, blond, maigre, au profil froid et acéré comme une lame, au teint brouillé; ses traits délicats étaient fanés et comme usés par la misère ou la maladie; ses yeux d'un bleu gris avaient le regard à la fois inquiet et soupçonneux, ses lèvres minces étaient tantôt agitées par un frémissement nerveux, tantôt effleurées par un pâle sourire. Il y avait, dans l'ensemble de sa personne, un singulier mélange d'élégance et de misère, de recherche et de vulgarité, quelque chose à la fois du cabotin et du gentilhomme:—des manières aimables, un esprit souple et délié, mais un langage prétentieux, des gestes emphatiques et parfois une certaine obséquiosité rampante. Il affectait une politesse excessive, et malgré cela, il avait, par moments, dans le ton, quelque chose de sec et d'impératif trahissant, sous des inflexions câlines, l'égoïsme volontaire et cruel d'un enfant gâté. Tout en servant Gérard, il s'excusait de la pauvreté du souper avec une instance verbeuse qui finit par embarrasser son hôte. Le jeune homme s'aperçut bientôt que son amphitryon n'était plus à jeun et que les libations de la journée augmentaient encore sa loquacité naturelle. Il insistait pour faire boire Gérard:—Goûtez-moi cela, s'écria-t-il en remplissant les verres, c'est un vieux vin du Rhin dont j'ai emporté quelques bouteilles en quittant l'Alsace… Quelle sève, monsieur, quelle liqueur! on se mettrait à genoux pour la boire.
—Vous habitez depuis peu l'Argonne? demanda Gérard.
—Croyez-vous que j'aie toujours vécu dans ce nid à rats!—Il haussa les épaules.—Du temps de mon père, nous faisions une tout autre figure à la grande verrerie de Bronnenthal… N'avez-vous jamais entendu parler des du Tremble?