Véronique n'attendait plus que le retour de son oncle, pour mettre à exécution la promesse qu'elle avait faite à madame La Faucherie. Sans avoir encore choisi le lieu de sa retraite, elle avait tout préparé pour un prochain départ. Avec ses goûts modestes, le revenu de sa dot devait suffire à la faire vivre partout où elle irait; d'ailleurs, elle était décidée à gagner au besoin sa vie en donnant des leçons de piano. L'essentiel était de choisir une grande ville, où elle serait plus indépendante et plus ignorée. Au moment de prendre cette résolution suprême, elle évoquait pour se donner du courage le souvenir des heures d'épreuve qu'elle avait déjà eu à supporter. Elle revoyait les jours qui avaient précédé son mariage; la petite ville d'Alsace où, après la mort de son père, elle avait vécu seule avec sa mère, personne inquiète et maladive, dont l'unique souci était de marier sa fille avant de mourir.—Dans cette petite ville venait souvent M. du Tremble, le verrier de Bronnenthal. Avec sa faconde et ses manières câlines, il avait su séduire la mère de Véronique. Influencée par elle, pressée par des amis communs, la jeune fille l'avait accueilli comme fiancé. Ce mariage avait été conclu avec une impatience et une légèreté sans exemple, et Véronique s'était trouvée liée à jamais à M. du Tremble, sans avoir eu le temps de le connaître… Elle n'avait eu que trop le loisir de l'étudier ensuite à Bronnenthal!… Du moins sa mère n'avait rien su de ses souffrances. Elle était morte six mois avant la rupture de ce mariage tant hâté. Devant les yeux de Véronique se dressèrent, un à un, les fantômes des journées qui avaient précédé le jugement de séparation… Quels combats n'avait-elle pas dû livrer pour maintenir ce qu'elle croyait son droit? Au seul mot de séparation judiciaire, son oncle et sa tante Obligitte avaient jeté les hauts cris. On lui avait répété qu'une femme, en se séparant de son mari, mettait par ce seul fait tous les torts de son côté, que le monde ne lui pardonnerait jamais sa position irrégulière, et que mieux valait se résigner… Mais elle avait persisté énergiquement, son cœur était trop plein de dégoût, et sa patience était épuisée… S'était-elle trompée, et l'opinion du monde avait-elle raison? Cette liberté laissée par la loi n'était-elle qu'un leurre ou un danger de plus? Depuis son départ de Bronnenthal, sa vie n'avait-elle pas été un perpétuel combat?…
C'était dans le salon de sa tante, deux jours après l'entrevue de Gérard et du verrier du Four-aux-Moines, qu'elle se posait ces terribles questions et qu'elle remuait ces douloureux souvenirs. Par moments, elle se sentait horriblement lasse et découragée.—Elle alla s'asseoir près de la fenêtre et regarda la campagne; les vigoureuses végétations du mois de mai s'élançaient partout en jets hardis, en frondaisons épaisses. Les traces de l'orage qui les avait un moment couchées à terre n'étaient déjà plus visibles; dans la pleine lumière du printemps, toutes les forces vives de la nature accomplissaient joyeusement leur œuvre féconde et réparatrice…
—Et moi aussi, pensa Véronique en relevant la tête, je lutterai et je triompherai.
Au même moment la servante entra et annonça à la jeune femme qu'un homme d'affaires demandait à lui parler. En effet, à peine la domestique avait-elle achevé, qu'une tête chafouine et pointue se glissa obliquement par l'ouverture de la porte entre-bâillée, puis un corps fluet suivit la tête, et Véronique vit devant elle un personnage à l'air madré, demi-bourgeois, demi-campagnard, qui s'inclinait d'une façon obséquieuse.—Que désirez-vous, monsieur? demanda-t-elle stupéfaite… Qui êtes-vous?
—Eustache-Saturnin Cornefer, répondit le visiteur en continuant ses saluts, huissier à la justice de paix de Vienne-le-Château.
—C'est sans doute à mon oncle que vous avez affaire, dit Véronique, il est absent.
—Faites excuse, madame, c'est à vous-même que je désire parler.
Véronique renvoya la servante, et se retournant vers l'huissier, elle le questionna sur le motif de sa visite.—J'arrive du Four-aux-Moines, reprit le sieur Cornefer,—et comme la jeune femme le regardait toujours sans avoir l'air de comprendre:—J'y ai vu, ajouta-t-il, un de mes clients, M. du Tremble…
Véronique atterrée ne put retenir un cri d'effroi.—Il est ici! murmura-t-elle.
—Mon Dieu, oui, ne le saviez-vous pas?—Elle resta silencieuse et comme accablée par cette nouvelle; il continua d'un ton doucereux:—Je ne vous apprendrai rien, madame, en vous disant que M. du Tremble a fait de mauvaises spéculations… Ce que vous ignorez sans doute, c'est qu'il veut se réhabiliter. Il a loué la verrerie du Four-aux-Moines dans cette généreuse intention, et l'entreprise commence à marcher; mais dans l'industrie il y a des hauts et des bas, et pour le moment, les frais d'installation ont un peu obéré mon client…