L'huissier s'inclina et disparut pour régler en toute hâte son compte à l'auberge.—Un quart d'heure après, à la nuit tombante, Véronique et lui prenaient la route forestière qui mène à La Chalade.

VI

Véronique et son compagnon suivaient silencieusement le chemin qui monte vers les bois. La jeune femme marchait avec une hâte fiévreuse; elle aurait voulu mettre entre elle et Saint-Gengoult des milliers de lieues… Elle ne ralentit le pas qu'en atteignant la lisière de la forêt.—La route s'y enfonçait brusquement comme sous des voûtes d'une voie souterraine. Les cimes touffues des grands arbres interceptaient la vue du ciel et l'obscurité était profonde.—Voilà l'image de l'avenir qui m'attend, pensa Véronique en s'arrêtant pour reprendre son souffle et pour accoutumer ses yeux aux ténèbres.—Instinctivement elle se retourna vers l'entrée du bois, et vit blanchir, dans le cintre formé par les branches, le ciel scintillant et lointain. Cette baie lumineuse s'ouvrait sur sa vie passée. Malgré des épreuves pénibles, ce passé avait eu quelques heures sereines. Maintenant toutes les lumières étaient éteintes, et l'avenir plongeait dans des ténèbres pleines d'effroi. A mesure que le bois s'épaississait, Véronique sentait dans son cœur des mouvements d'irritation et de révolte.—Qu'avait-elle fait à la vie pour en être ainsi maltraitée? Qu'était-ce que ce devoir auquel elle sacrifiait son amour?… Où était écrite cette loi tyrannique?… Ce n'était pas dans le ciel où les oiseaux s'envolaient au gré de leur caprice, ni sur la terre où les fleurs célébraient par milliers la fête de leurs libres amours… Quoi, ces plantes qu'effleurait sa robe s'épanouissaient librement; ce ruisseau qu'elle côtoyait épanchait son eau sans contrainte; elle seule ne pouvait suivre la pente de son cœur!…

Alors, avec un emportement désespéré, elle gravissait la montée obscure, au risque de se blesser aux souches d'arbre ou de dévaler au fond du ravin. L'huissier Cornefer s'essoufflait et s'étonnait de l'intrépidité de cette petite femme d'apparence si frêle. Il épongeait son front et était près de demander grâce. L'air était encore brûlant des chaleurs de la journée, pas un souffle n'agitait les feuilles; parfois seulement un geai, réveillé en sursaut, s'enfuyait en poussant une plainte aiguë, et ce bruit inattendu surexcitant les nerfs de Véronique aiguillonnait sa douleur et précipitait sa marche. Le chemin se rétrécissait à mesure que le versant devenait plus abrupt; bientôt ce ne fut plus qu'un sentier de chèvres, coupant en zigzag le flanc sablonneux de la colline. En même temps le bois s'était éclairci, et on voyait le ciel à travers le maigre feuillage des pins et des bouleaux. Le ravin redressait presque à pic ses talus grisâtres, revêtus de bruyère. Au-dessous, la gorge étendait sa noire profondeur, du fond de laquelle montait comme une flûte plaintive la faible voix du ruisseau. Véronique, tantôt s'appuyant au tronc pâle d'un bouleau, tantôt s'accrochant aux touffes de genêt, continuait à gravir les degrés escarpés, taillés dans le sable par les mulets des brioleurs. Tout à coup son pied glissa et elle n'eut que le temps de se cramponner à un arbuste. Elle abaissa ses regards et vit au-dessous d'elle l'ombre béante; sa tête tournait, le ravin l'attirait.—Mourons ici, pensa-t-elle, puisque je ne puis vivre avec lui!.. Et elle ferma les yeux…

—Eh bien! s'écria l'huissier en lui saisissant vigoureusement le bras, qu'avez-vous donc, ma petite dame? Prenez garde! il ne s'agit pas de perdre pied ici!… Et la soutenant de l'épaule, il l'amena haletante au sommet du plateau où bifurquaient en étoile cinq routes forestières aux ornières profondes.—Au centre, une vieille croix se dressait sur des assises de grès.—Nous voici à la Pierre croisée dit Cornefer, reposons-nous-y un brin pour souffler…

Véronique s'assit sur les degrés et promena ses regards inquiets sur la vaste étendue boisée. Une clarté rouge, pareille à l'ouverture d'une fournaise, illuminait le fond d'une des routes forestières; peu à peu la clarté se dégagea des arbres, et la jeune femme reconnut le disque échancré de la lune qui se levait. L'astre monta lentement au-dessus des futaies et baigna les chemins d'une lumière paisible. Ils se remirent en marche et gagnèrent bientôt un second carrefour au centre duquel se dressait un poteau indicateur avec cette inscription, visible au clair de lune: Verrerie du Four-aux-Moines.

Véronique frissonna.—Je ne sais dans quelle humeur nous allons trouver M. du Tremble, dit l'huissier; on a saisi ce matin le matériel et les meubles de la verrerie, et de plus il a son rhumatisme… Mais j'espère que la joie de vous revoir adoucira un peu son irritation…

Ils marchèrent encore quelque temps en silence, puis, comme ils atteignaient la lisière du bois, Véronique vit soudain se dresser les bâtiments en ruine du Four-aux-Moines.

—Nous voici arrivés, reprit Cornefer, et ils entrèrent dans la cour, dont le portail cintré était ouvert à tous venants.

Le Four-aux-Moines avait l'aspect des habitations que l'activité humaine a délaissées. Le sol de la cour était couvert d'orties et de grands chardons, à travers lesquels un petit sentier avait été frayé. Le chaume des toits pendait le long des murs crevassés, et sur les hangars effondrés les ronces avaient entrelacé leurs branches.—Attendez-moi un moment ici, murmura Cornefer, je vais le prévenir de votre arrivée…