—Et après?…

—Après?… murmura-t-elle avec une expression navrante, et elle demeura pensive.—Oui, songeait-elle, c'est ici que je veux river ma vie; si là-bas j'ai été près de succomber, c'est ici que je trouverai des forces pour ne plus commettre la même faute.

Et ce serment qu'elle avait refusé au verrier, elle se le fit solennellement à elle-même…

En la voyant silencieuse, Bernard crut qu'elle hésitait et craignit d'avoir été trop loin:—Merci! dit-il, et fermant de nouveau les yeux, il annonça qu'il voulait essayer de dormir. Véronique se leva doucement et alla s'asseoir dans la pièce voisine.

Quand elle contempla cette grande salle grise et froide, il lui sembla qu'elle entrait dans une tombe.—Et pourtant, au dehors, tout était joyeux et vivant; le soleil venait de se lever au-dessus des bois; le ruisseau bondissait légèrement sur les pierres. Dans les champs, les alouettes s'envolaient en gazouillant. Véronique, enfoncée dans le vieux fauteuil du verrier, songeait au réveil de Gérard et aux émotions qui l'attendaient. Elle se peignait son agitation et son désespoir lorsqu'il découvrirait la vérité. Puis son corps cédant à la fatigue, elle s'assoupit et se mit à rêver.—Elle se vit transportée sur le seuil de la maison Obligitte; près des tilleuls de la place Verte piaffaient deux chevaux harnachés pour un long voyage, et Gérard les tenait par la bride. Il lui tendait la main, et sans parler, tous deux montaient en selle… Les chevaux caracolaient, puis tout à coup celui de Véronique l'emportait au galop dans la campagne, et elle apercevait, bien loin sur une hauteur, Gérard qui lui faisait des signes désespérés…

A travers son sommeil, elle distingua un bruit de pas et rouvrit les yeux à demi.

—C'est le médecin, dit une voix rude.—Et elle s'éveilla tout à fait.

VII

Quinze jours après l'arrivée de Véronique, le Four-aux-Moines avait déjà changé d'aspect. La maison fut nettoyée, blanchie et garnie du mobilier indispensable; la chambre de Bernard eut des rideaux et un bon fauteuil, et, du fond de son lit refait à neuf, le verrier put voir chaque matin une claire flambée luire dans la cuisine, tandis que sa femme, active et silencieuse, vaquait au ménage et préparait le déjeuner.—Véronique avait choisi pour sa chambre une petite cellule située au-dessus de la salle basse. Elle en avait fait son lieu de refuge, et, le soir, dès que le verrier dormait, elle s'y enfermait pour se recueillir et travailler. La fenêtre à treillis de plomb donnait sur les bois. Elle s'y penchait un moment et laissait sa pensée aller à la dérive, tandis que le vent murmurait dans les grandes feuillées. Cette chanson du vent dans les arbres ne disait rien de joyeux ni de consolant. C'était tantôt la complainte des souvenirs à jamais ensevelis, et tantôt la dure voix de la réalité parlant d'une lutte sans fin et d'un morne avenir. Mais Véronique sentait bien vite tout ce que cette mélancolie avait d'affaiblissant; elle fermait brusquement la fenêtre, allumait sa lampe et brodait parfois jusqu'à minuit, tandis que la voix du ruisseau, grossie par le contraste du silence environnant, montait jusqu'à elle, bruyante et grondeuse… Vers minuit, la lampe jetait une lueur plus faible, les yeux rougis de Véronique étaient pleins de picotements, et elle se couchait en rêvant à Gérard.

Dès les premiers jours de son installation au Four-aux-Moines, elle avait écrit à son oncle pour lui apprendre sa résolution bien arrêtée et le prier de lui faire parvenir les arrérages de son modique revenu. La réponse ne se fit pas trop attendre. Elle arriva un matin que la jeune femme assistait au déjeuner de M. du Tremble. La lettre était écrite par madame Obligitte, dans ce style acide et blessant qui est propre aux dévotes en colère. Véronique la parcourut rapidement, sentit les larmes lui monter aux yeux et la posa sur la table.