Pendant toute sa maladie, Bernard du Tremble s'était montré charmant. On eût pu croire que la généreuse démarche de sa femme avait subitement transformé son caractère, et qu'à la suite de cette crise heureuse, le vieil homme avait disparu pour faire place à un du Tremble tout neuf, plein de belles intentions. Il avait dépouillé ses habitudes grossières ou cyniques pour laisser reparaître le gentilhomme souple, insinuant et disert que Véronique avait jadis connu à Bronnenthal. Sa parole avait retrouvé ses inflexions les plus caressantes, et quand il remerciait Véronique, c'était avec des larmes dans la voix. Parfois même sa reconnaissance prenait des formes si tendres et se manifestait par de si vives démonstrations, que la jeune femme embarrassée se dérobait au plus vite à cette effusion qui lui répugnait. Il faisait de grands projets de travail. A l'entendre, l'oisiveté lui pesait et il avait hâte de remettre la verrerie en activité.—Patience! disait-il, j'étonnerai bien du monde; il s'agit de tout autre chose que de souffler de misérables fioles, je reprendrai mes expériences sur le verre mousseline et on verra merveilles!—En attendant, il faisait ses quatre repas, buvait gaiement un vin de Bordeaux que Véronique se procurait à grand'peine, et le soir, mis en bonne humeur par une facile digestion, il ne tarissait pas sur les qualités de «sa vaillante femme», se déclarant prêt à tout pour lui prouver sa gratitude.

A partir du jour où il connut la lettre de madame Obligitte, ses manières commencèrent à s'altérer; une nuance d'aigreur se mêla au miel de ses paroles, et sous ses caresses félines la griffe se fit légèrement sentir. La résignation qu'il avait montrée se mélangea d'accès d'irritabilité nerveuse, et les paroles cruelles alternèrent avec les mots aimables. Il ne parlait plus si souvent de ses travaux, mais il faisait fréquemment dans les bois environnants de longues promenades mystérieuses, d'où il revenait plus sombre et plus hargneux qu'au départ. Ses instincts mauvais reparaissaient comme ces essaims de mouches malfaisantes qui se dispersent à la première alerte et se reforment plus nombreux au premier calme. Un soir que le souper avait été maigre et que Véronique insistait pour que du Tremble se remît au travail:—Vous avez parbleu raison, dit-il en frappant du poing sur la table, il faut battre monnaie… Mon idée grandit, patience! tout ira bien. En attendant, il s'agit de garnir votre garde-manger… Je m'en charge!

Et comme elle semblait désireuse de connaître la façon dont il s'y prendrait:

—J'ai bon pied, bon œil, reprit-il, et j'en remontrerais au plus fin braconnier… Pouvez-vous vous me prêter un louis ou deux pour acheter des engins de chasse?… Je réponds que le gibier ne vous fera pas faute!

La figure de Véronique prit une expression de découragement; elle lui livra sa bourse, où il puisa sans vergogne, puis la lui remettant, il lui saisit la main et la baisa longuement:—Merci, dit-il, vous êtes aussi bonne que belle, et vous êtes admirablement belle, le savez-vous?

Il ne lui lâchait plus la main. Véronique la retira brusquement et se dirigea vers l'escalier de sa chambre.—Vous partez déjà? s'écria le verrier déconcerté.—Elle répondit qu'elle était souffrante et disparut.

Quand elle fut seule, elle fit un geste de dégoût et plongea dans l'eau la main où les lèvres de du Tremble s'étaient posées. Ce baiser lui semblait une profanation. Elle se coucha et s'endormit d'un sommeil fiévreux. Au bout d'une heure, un bruit étrange la réveilla en sursaut. C'était comme le glissement d'un pas furtif montant avec précaution l'escalier de la cellule.—Elle fut prise d'un horrible battement de cœur.—Les pas s'arrêtèrent sur le palier; elle entendit un tâtonnement de doigts contre la serrure et l'effort d'une main essayant d'ouvrir la porte, heureusement verrouillée à l'intérieur.

—Qui est là? dit-elle d'une voix stridente.

Personne ne répondit. Les doigts cessèrent d'agiter l'olive de la porte; le glissement de pieds recommença plus timide et décroissant peu à peu, puis la maison retomba dans le silence..

Dès l'aube, Bernard du Tremble partit pour Saint-Gengoult afin d'y acheter ses munitions de chasse. Ce voyage avait encore un autre but. Bernard était impatient de savoir ce qu'on pensait là-bas de Véronique. Incapable de se sacrifier lui-même, il ne croyait pas au dévouement des autres, et attribuait la conduite de sa femme à un intérêt dont il ne démêlait pas bien les motifs. La fuite de Véronique, sa résignation, les termes blessants de la lettre de sa tante, tout cela lui semblait plein d'obscures équivoques. Dès qu'il fut arrivé à Saint-Gengoult, il se rendit dans un café, se mêla aux propos des habitués et amena habilement la conversation sur la famille Obligitte. Il fut bien vite au courant des commérages. La rupture du mariage d'Adeline et le brusque départ de Véronique avaient mis en ébullition les cerveaux des curieux, et dans leurs bavardages le nom de la jeune femme, uni à celui de Gérard La Faucherie, frappa plus d'une fois les oreilles du verrier…