Mais Gérard avait d'autres projets en tête; il avait préparé d'avance une lettre informant Véronique de sa présence aux environs du Four-aux-Moines, et la suppliant de lui accorder un moment d'entretien. Il descendit à La Chalade afin d'y trouver un gamin disposé à porter son message, et laissa le convoi grimper lentement le sentier en zigzag qui monte dans la direction de la Louvière.

La vente du charbonnier Joël Dutertre était établie dans la coupe de la Louvière, non loin du Grand-Etang. Les huit fourneaux à charbon s'élevaient à la file sur le versant récemment exploité, d'où l'on apercevait, à travers les baliveaux, l'étang au fond de la gorge, avec sa ceinture de prés et d'oseraies. La fabrication du charbon touchait à sa fin; un seul fourneau fumait encore; la place des autres n'était plus marquée que par des amas de frasil noirâtre; la hutte était à demi effondrée, et sur le bord de la route, les mulets, chargés du modeste mobilier de la famille, secouaient mélancoliquement leurs grelots, tandis que la fille et la femme du charbonnier préparaient la soupe de midi à un feu de broussailles, et que les apprentis nouaient les derniers sacs de charbon, Joël Dutertre était assis près du fourneau encore allumé.—Le métier de charbonnier exige une attention soutenue et de longues veilles inquiètes; aussi à cette besogne les caractères les plus gais tournent facilement à la mélancolie, les tempéraments les plus flegmatiques deviennent nerveux et irritables. Le charbonnier est presque toujours grave, méditatif et taciturne.

Tel était Joël, et cette sombre disposition semblait encore aggravée ce jour-là… Le vieux Joël regardait alternativement d'un air morose sa femme, occupée à tremper la soupe, et sa fille Brunille, belle et sauvage créature, hâlée par la vie au grand air, et à demi décoiffée par le vent. Le charbonnier Dutertre était un homme dur, âpre au travail et âpre au gain. Toute sa vie, il avait peiné pour amasser quelques sous, et cet argent si difficilement gagné avait été prêté à Bernard du Tremble, dont la langue dorée avait embobeliné Joël. Le verrier avait promis des merveilles, mais depuis six mois ses belles promesses n'avaient encore donné que de la fumée. Du fond de sa solitude, le charbonnier apprenait de temps à autre que la verrerie chômait, et la veille il avait chargé Brûlant de passer au Four-aux-Moines pour savoir au vrai ce qu'il en était. Aussi, quand il entendit les sonnailles des mulets, Joël se leva brusquement, et accourut vers le brioleur.

—Bonjour à la compagnie! cria le bonhomme en sautant à terre, voilà une bonne odeur de soupe qui donnerait la fringale à un malade; je l'ai flairée d'une demi-lieue.

—Quelles nouvelles? demanda laconiquement Joël.

—Des nouvelles! fit Brûlant en se grattant la tête, j'en apporte plein mon sac; seulement, dame, j'aurais autant aimé ne vous les dire qu'après la soupe, car les mauvaises nouvelles coupent l'appétit.

En entendant ces mots la fille du charbonnier, Brunille, releva la tête, et ses grands yeux noirs scrutèrent avidement la physionomie du brioleur.—Va toujours! dit Joël.

—Eh bien, continua le brioleur, sachez d'abord que M. du Tremble nous a tous bernés comme des enfants… Il y a un mois qu'on n'a soufflé un gobelet d'un sou au Four-aux-Moines.

—Je le savais, murmura le charbonnier, mais il nous a promis de se remettre à travailler.

Brûlant fit entendre son sifflement familier.—Lui? il ne sait faire travailler que ses mâchoires!… C'est un galant qui aime deux choses: bonne chère et besogne faite… Savez-vous qu'il y a quinze jours un huissier a saisi le matériel de l'usine?