V

L'arrivée de Xavier opéra dans l'esprit de Gertrude une métamorphose. Elle commença à trouver la vie plus facile et plus souriante. Les journées lui semblèrent moins longues et ses nuits se peuplèrent de rêves couleur d'espérance. Le matin en nouant ses cheveux, elle voyait de jolis nuages roses courir sur le ciel, et des hirondelles passer comme de noires flèches devant la croisée. Elle faisait sa toilette avec plus de plaisir, et le soir, lorsque le carillon de Saint-Étienne tintait sur la colline, elle était toute réjouie en songeant que Xavier demeurait à la ville haute et entendait en même temps qu'elle les joyeuses voix des cloches.

Xavier s'était arrangé de façon à passer avec sa cousine tous les dimanches: dans l'atelier, les jours de pluie; au jardin des Saules, les jours de soleil. Tous deux attendaient ces bienheureux dimanches avec impatience: ils comptaient les heures, et quand arrivait le samedi soir, ils respiraient plus librement et travaillaient avec un entrain fiévreux. Le lendemain matin, tous deux en s'habillant se promettaient des moments délicieux et se répétaient d'avance tout ce qu'ils auraient à se dire, puis la journée passait comme une ombre, et ils se quittaient le soir, tout étonnés de s'être si peu parlé. Sans que Gertrude s'en rendît compte, ses manières avec Xavier étaient devenues plus réservées; un certain embarras avait succédé à son enjouement habituel. Il s'en aperçut bientôt, et, comme il était tout aussi farouche que par le passé, la réserve de Gertrude redoubla la sienne. Xavier avait une de ces natures timides et ombrageuses qui demandent à être fortement encouragées pour devenir expansives. Aussi était-il rare qu'il se montrât complètement lui-même. Pour le mettre en train, il fallait un milieu bruyant et sympathique; pour le rendre joyeux, on devait commencer par rire aux éclats. Chez les demoiselles Pêche, il gardait souvent une attitude silencieuse qui ressemblait à de la bouderie, et il savait un gré infini à la personne qui se chargeait de rompre la glace et de le forcer à parler. On remarquait en lui une singularité toute spéciale aux gens timides: il prenait un biais pour exprimer certaines choses qu'il n'osait dire à sa cousine directement, et il les lançait volontiers dans une conversation avec un indifférent, pourvu que Gertrude fût à portée de les entendre. Il avait besoin que quelqu'un lui donnât la réplique, et par un malencontreux hasard, ce quelqu'un fut la grande Héloïse.

La première ouvrière avait un air bon enfant et un bavardage familier qui mettaient les gens à l'aise. La sauvagerie du jeune homme l'avait intriguée; elle le trouvait beau garçon, bien qu'un peu trop mélancolique et ténébreux, et elle résolut de l'apprivoiser. Xavier fut presque heureux de ce secours inattendu, et sans songer à mal, accueillit courtoisement les prévenances de la modiste. Il plaisantait volontiers avec elle; la bonne humeur d'Héloïse le mettait en verve, il devenait expansif et hasardait tout haut des demi-confidences destinées à Gertrude. Héloïse, qui était peu fine, ne se doutait guère du manège; elle écoutait Xavier bouche béante, sans trop comprendre le plus souvent. Elle voyait la réserve de Gertrude et ne se l'expliquait pas. Sans se mettre martel en tête pour en chercher la cause, elle trouva beaucoup plus commode de supposer qu'elle s'était trompée, et que sans doute mademoiselle de Mauprié n'avait aucun goût pour son cousin. De là à tenter la conquête du cœur de Xavier, il n'y avait qu'un pas et elle l'eut bientôt fait. Fière d'avoir attiré l'attention du jeune sculpteur, elle avait sans cesse le nom de Mauprié à la bouche, et comme son imagination allait vite en besogne, elle se voyait déjà en robe de mariée, au bras d'un gentilhomme, et appelée par toutes ses amies—madame de Mauprié!

Xavier, lui, ne se doutait de rien. Il continuait à aimer silencieusement Gertrude sans s'apercevoir de la blessure de jour en jour plus profonde qui se creusait au cœur de sa cousine. Gertrude avait vu d'abord avec étonnement, puis avec tristesse, la familiarité qui s'était établie entre Xavier et la grande Héloïse. Elle avait peine à croire qu'avec sa réserve et sa sauvagerie, son cousin se fût si facilement laissé prendre aux grâces un peu vulgaires de la grisette; mais elle se sentait devenir jalouse, et la jalousie ne raisonne pas. Elle souffrait: seulement, comme elle était fière à l'excès, elle se serait plutôt laissée mourir à petit feu, que de montrer sa souffrance. Elle prenait mille soins pour la dérober à tous les yeux et surtout à ceux de Xavier. Elle souriait toujours,—un peu plus tristement parfois,—et c'était tout. Mais le soir, dès qu'elle était rentrée dans sa chambre, ses yeux s'emplissaient de larmes et le petit bouquet d'anémones, seul confident de ses douleurs, était tout humide lorsqu'elle le replaçait au fond du coffret.

Cependant, Héloïse continuait ses coquetteries et les semaines passaient. On était arrivé aux premiers jours de juillet, le séjour de Xavier à B… touchait à sa fin. Ce moment de la saison a une importance extraordinaire à B… C'est l'époque de la confection de ces fameuses confitures auxquelles cette bonne petite ville bourgeoise doit, hélas! sa seule célébrité. L'atelier des demoiselles Pêche s'était transformé; les chapeaux et les rubans avaient été mis de côté, et des paniers de groseilles rouges et blanches s'étalaient à la place où se dressaient auparavant les cartons et les têtes à bonnets. Autour de la table ronde, les apprenties, munies de fins ciseaux, détachaient de la grappe les baies une par une, pour les livrer ensuite aux épépineuses; celles-ci, à l'aide d'une plume au bec arrondi, enlevaient délicatement les pépins sans endommager la pulpe. Dans la cour et dans la cuisine, les demoiselles Pêche, revêtues de tabliers à bavette et armées de spatules, surveillaient la cuisson des sirops; les réchauds flambaient, une odeur de fruits confits s'exhalait des bassines fumantes et se répandait, dans toute la maison.—L'après-midi du premier dimanche de juillet fut tout entière consacrée à la cueillette des groseilles qui foisonnaient dans le petit jardin des Saules. Héloïse et Gertrude s'étaient chargées de dépouiller un groseillier; la grisette appela Xavier à son aide, et bientôt entre elle et le jeune homme commença un échange de gais propos qui agaça singulièrement Gertrude. De temps en temps Héloïse choisissait avec soin une belle grappe, la plus longue et la plus appétissante, puis la soulevant du bout des doigts, elle la présentait aux lèvres de Xavier. Or il arriva qu'une fois, tout en mordant à la grappe, le jeune homme effleura involontairement de ses lèvres les doigts de la modiste, qui poussa un cri et se plaignit très haut de ce prétendu baiser dont elle était enchantée… C'en était trop pour Gertrude. Elle se leva brusquement et, quittant le groseillier, elle alla se réfugier sous le chambret de vigne-vierge, au bord de l'eau. Là, elle put pleurer tout à son aise, car elle avait le cœur plein de colère et les yeux gros de larmes.

Son départ avait été trop significatif pour que, cette fois, Xavier ne s'aperçût de rien. Il reçut comme un choc en pleine poitrine, et, sans écouter les récriminations d'Héloïse, il courut à la recherche de Gertrude. Il la découvrit bientôt sous la tonnelle, où il entra si précipitamment que la jeune fille n'eut pas le temps d'essuyer ses yeux.

D'un bond il fut près d'elle.

—Tu pleures, Gertrude; qu'as-tu?…

—Rien! dit celle-ci en renforçant ses larmes. Mais sa douleur, plus forte que sa volonté, fit de nouveau explosion.