Cependant la mauvaise saison était revenue, et la vieille Scholastique avait rallumé le poêle de faïence. On avait recommencé à veiller dans l'atelier, et les demoiselles Pêche ne faisaient plus que de courtes apparitions à leur jardin des Saules, maintenant tout effeuillé et couvert de givre. Les dimanches se passaient à l'église. Parfois, après les vêpres, mademoiselle Célénie faisait faire à Gertrude un ou deux tours dans la rue de la Rochelle; puis, ennuyée de l'attention trop persistante et des œillades des jeunes gens, elle la ramenait tambour battant au magasin, où son indignation s'exhalait à son aise contre l'impertinence de la jeunesse. Les journées s'écoulaient monotones, et les seules bonnes heures de Gertrude étaient celles où arrivaient les lettres de Xavier. Alors ses yeux brillaient, une vive teinte rose colorait ses joues pâlies et son cœur battait. Une seule chose gâtait son bonheur: l'excitation produite en elle par l'arrivée hebdomadaire du facteur n'avait pas échappé à Héloïse; les grands yeux inquisiteurs de l'ouvrière suivaient les lettres jusque dans la poche de Gertrude, et semblaient vouloir percer l'enveloppe.

De longs mois se passèrent ainsi sans événements remarquables. Les lettres de Xavier arrivaient toujours ponctuellement et Gertrude répondait avec la même exactitude. Le printemps et l'été fleurirent de nouveau le jardin des Saules; de nouveau on procéda à la fabrication des confitures; puis l'automne revint et les veillées recommencèrent.

Par un jour brumeux de décembre, Gertrude rangeait des cartons dans le magasin. Tout à coup la porte de la rue s'ouvrit, et la jeune fille poussa une exclamation en apercevant Pitois, le domestique de M. Renaudin.

—Comment va mon oncle? s'écria-t-elle.

—Pas trop bien, répondit Pitois. Il désire vous voir, et m'a recommandé de vous ramener aujourd'hui même.

Gertrude courut annoncer la nouvelle à mademoiselle Hortense; puis montant précipitamment dans sa chambre, se prépara pour le voyage et suivit Pitois, dont le cheval attendait tout attelé sous le porche de la Rose d'Or. On partit, et, chemin faisant, le domestique expliqua à la jeune fille la maladie de l'oncle Renaudin.

—Voyez-vous, mademoiselle Gertrude, je crois que la lampe baisse.—Et il se frappa la tête.—M. Renaudin perd le fil de ses idées et rêve les yeux ouverts. Il reste des fois une heure d'horloge immobile et muet comme une souche; puis, crac! comme si un ressort partait, voilà que sa langue se dégourdit et qu'il nous conte des choses de l'autre monde… Hier, à travers ses rêvasseries, il n'avait que votre nom dans la bouche. A la brune, il a rattrapé son bon sens, et, me faisant signe d'approcher, il a tiré de dessous ses draps un papier sur lequel était votre adresse; puis il m'a commandé de courir à B… et de vous ramener vivement, sans en rien souffler à personne.

Pitois exécutait les ordres de son maître à la lettre; il fouaillait son cheval, et la voiture filait comme une flèche. Quand ils entrèrent dans la vallée de la Biesme, la nuit tombait. Gertrude était prise d'une émotion si violente, qu'elle ne pouvait plus parler. Ses yeux cherchaient à distinguer dans l'obscurité l'emplacement de l'atelier. Xavier le lui avait décrit trop souvent, pour qu'elle ne le reconnût pas, malgré la nuit. Elle distingua le toit de tuiles et vit de la lumière à travers les vitraux.—Il était là… il travaillait en songeant à elle, peut-être!—Son cœur se gonfla, et, triste à la pensée de passer si près de lui sans le voir, elle était sur le point de prier Pitois de s'arrêter… Mais on eût dit que le vieux garde prévoyait sa demande, car il fouetta de plus belle la jument, et la voiture franchit bientôt le porche de l'Abbatiale. Tout le village était enveloppé d'ombre, et personne ne fut témoin de l'arrivée de Gertrude.

Dès qu'elle se fut un peu restaurée et réchauffée au feu de la cuisine, Pitois la fit monter chez M. Renaudin. La disposition de la chambre à coucher n'avait pas changé depuis la dernière visite de Gertrude: c'étaient toujours les mêmes rideaux jaunis aux fenêtres, le même foyer sombre où deux tisons se mouraient dans les cendres; seulement le lit était défait, et, dans les couvertures, Eustache Renaudin montrait son profil amaigri et mince comme une lame de couteau. Une chandelle posée sur la table éclairait vaguement la chambre. M. Renaudin, assis sur son séant, tenant les draps dans ses doigts crispés, demeurait immobile et semblait regarder dans le vide. Près de la cheminée, Fanchette le surveillait du coin de l'œil, tout en préparant une potion pour la nuit. Une odeur pharmaceutique imprégnait l'air.

Gertrude, poussée par Pitois, s'avança sur la pointe des pieds et s'approcha du lit; mais le vieillard ne sembla pas la voir; ses yeux gris continuèrent à poursuivre dans les plis de ses rideaux des visions mystérieuses.