En entendant ce nom, les deux sœurs échangèrent de nouveau un regard attristé, puis mademoiselle Hortense répliqua froidement:

—Ce témoignage-là vous serait plus nuisible qu'utile, ma chère. La vieille femme dont vous parlez a une mauvaise réputation et personne n'ajouterait foi à ses propos… D'ailleurs, il vous resterait à expliquer comment vous avez été mêlée à de pareilles gens… Pouvez-vous le faire?

Gertrude resta muette.

—Non?… Eh bien! j'en suis désolée, mais dans la circonstance, nous sommes obligées de prendre une décision sévère… Il y a eu scandale…

—Et notre maison ne doit pas même être soupçonnée! acheva d'une voix mâle mademoiselle Célénie, sans se douter qu'elle répétait le mot de César.

Mademoiselle Hortense poussa un profond soupir.

—Nous ne pouvons pas vous garder, mon enfant, vous le voyez.

—Je vois que je suis perdue! murmura Gertrude, et en même temps son visage fut inondé de larmes. Les sanglots secouaient sa poitrine, elle se tordait les mains; tout à coup sa tête se pencha en arrière, ses genoux ployèrent et elle tomba sur le parquet. La fatigue du voyage et la secousse violente produite par cette dernière scène venaient de déterminer une crise nerveuse.

—Ah! mon Dieu, elle se trouve mal! s'écria mademoiselle Célénie, nous avons été trop dures aussi… Hortense, cours vite chercher le vinaigre des quatre voleurs!

En même temps elle s'agenouilla près de Gertrude, la soutint dans ses bras, déboutonna sa robe, et finalement se mit à lui baiser affectueusement le front en lui prodiguant de doux noms enfantins.—Sous ses manières de gendarme, mademoiselle Célénie cachait des trésors de tendresse maternelle.—Elle transporta Gertrude dans sa propre chambre et la mit au lit, puis elle la confia à la garde de la vieille Scholastique et courut chez le pharmacien… En revenant à elle, la jeune fille vit la vieille bonne à son chevet. Elle était encore trop faible pour pouvoir parler; on lui fit avaler un cordial et elle s'endormit profondément; quand elle se réveilla, il faisait nuit et la tranquillité de la rue indiquait une heure avancée. Une veilleuse éclairait la chambre, et dans un grand fauteuil mademoiselle Célénie, tout habillée, sommeillait bruyamment. Gertrude passa les mains sur son front, se rappela la scène de la matinée et se sentit prise d'un nouvel accès de désespoir.—Elle, si pure et si fière de sa pureté, se trouvait soupçonnée d'une faute dont la seul pensée la faisait frémir d'indignation; les demoiselles Pêche la croyaient coupable et tout l'atelier sans doute partageait cette conviction… Et demain son nom—le nom de Mauprié!—courrait la ville escorté de bruits calomnieux, et cette rumeur honteuse parviendrait jusqu'à Xavier!… A cette idée son cœur fut déchiré et elle se remit à pleurer… Certes, Xavier avait l'esprit trop élevé et trop de confiance en elle pour croire aussi facilement une calomnie; mais il était jaloux et soupçonneux… Un doute pouvait se glisser dans son esprit, un doute n'était-ce pas déjà trop?… Rien qu'en y songeant, Gertrude sentait toute sa fierté se soulever… Elle se disait qu'un soupçon de la part de Xavier suffirait pour creuser entre eux un abîme,—et elle pleurait sur son amour, sur son seul bonheur cruellement menacé…