—Tes mains sont glacées, continua Xavier, et tu es toute pâle?
Gertrude répondit avec embarras qu'elle avait été un peu souffrante dans les derniers temps.
—L'air de la campagne te fera du bien, poursuivit-il, tu reprendras tes couleurs, car tu ne retourneras plus à ton magasin… Te voilà riche maintenant, Gertrude!… Ma mère et toi, vous étiez les deux plus proches parentes de l'oncle Renaudin, et il n'y a pas apparence que le bonhomme ait déshérité sa famille.
Gertrude demeurait silencieuse.
—A-t-il beaucoup souffert pour mourir? demanda-t-elle enfin.
—Non, il s'est éteint doucement… Quand ma mère a été appelée à l'Abbatiale, il venait de rendre le dernier soupir.
L'entretien fut interrompu par l'entrée de madame de Mauprié suivie de Gaspard en grand deuil. Pour la première fois, depuis longtemps, le farouche chasseur avait endossé une redingote noire; aussi paraissait-il fort mal à son aise dans ce vêtement qui gênait ses mouvements brusques. Cette gêne donnait seule à sa figure une expression un peu attristée, car, bien qu'il fît des efforts pour prendre un air grave et recueilli, on devinait au fond de lui une joie qui ne demandait qu'à déborder. L'hypocrisie n'était pas son défaut, et il avait grand'peine à ne pas siffler son air favori, tandis que Phanor tournait autour de lui et semblait déconcerté à la vue de son maître ainsi accoutré. Bientôt Reine et Honorine firent leur apparition dans un nuage de crêpe noir, et après un rapide déjeuner, toute la famille prit silencieusement le chemin de la maison mortuaire.
L'Abbatiale avait ce jour-là l'air plus désolé que d'ordinaire. Le brouillard de décembre l'enveloppait, et, à travers la brume, les voix traînantes et plaintives des cloches ajoutaient encore à la tristesse de son aspect. Dans une chambre du rez-de-chaussée le cercueil d'Eustache Renaudin, sous un poêle de deuil, entre quatre cierges mélancoliques, attendait les porteurs. En entrant, chaque nouveau venu aspergeait la bière avec le goupillon bénit, puis les hommes se réunissaient autour de Gaspard, et les femmes montaient au premier étage, près de madame de Mauprié. Bien que le défunt fût peu aimé dans le pays, où il avait vécu comme un ours, néanmoins tout le village était là. A la campagne, l'esprit de communauté subsiste encore assez pour qu'en certaines circonstances solennelles, tous les habitants du même bourg se considèrent comme ne formant qu'une famille. Quelques gentilshommes verriers du voisinage étaient venus aussi avec leurs femmes et leurs filles; la veuve Mauprié recevait ces dernières comme des personnes de marque. A leur arrivée elle se levait à demi, se laissait embrasser, puis retombait sur son siège en poussant un sanglot étouffé, auquel répondaient deux profonds soupirs modulés par Reine et Honorine. Gertrude seule restait silencieuse et immobile, absorbée par ses préoccupations et aussi par le souvenir de sa dernière visite dans cette chambre, maintenant remplie d'indifférents.
Le chant des prêtres résonna dans la cour et le convoi se mit en marche; chemin faisant, le cortège grossissait, chaque porte du village s'ouvrant pour laisser passer une femme ou deux. Aussi l'église était-elle presque pleine, et quand on se dirigea vers le cimetière, plus de deux cents personnes formaient la procession de l'enterrement. Il pleuvait et l'on voyait deux longues files de parapluies trancher avec leurs couleurs crues sur les vêtements noirs des gens en deuil. «Les vivants n'aiment pas à être mouillés,» se dit philosophiquement Gaspard en considérant le cortège et en sentant la pluie sur sa tête nue.—Le convoi longeait de larges pièces de terre labourées, contiguës à l'Abbatiale et achetées l'année d'avant par le bonhomme Renaudin. Gaspard regardait cette bonne terre grasse et bien fumée; d'un coup d'œil il arpentait le champ et supputait le nombre de verges… «Il n'aura pas eu le temps de voir son blé pousser!» songeait-il, puis sa pensée distraite, suivant cette nouvelle pente, il se voyait lui, chassant le long des sillons, ayant Phanor à ses côtés et un bon fusil sous le bras. «J'achèterai un lefaucheux, se disait-il, et je ferai bâtir un chenil à l'Abbatiale… Car j'aurai une meute: deux bassets et deux vendéens pour le bois; deux chiens d'arrêt pour tenir compagnie à Phanor, plus un épagneul pour le marais. J'affermerai la chasse du bois des Hauts-Bâtis, et alors on verra de belles parties et de beaux coups de fusil… Mon lefaucheux aura une garniture en argent, et sur la crosse je ferai graver les armes de notre famille; car maintenant c'est mon devoir de relever le nom de Mauprié… Eh! eh! qui sait?—Je remonterai peut-être la verrerie des Bas-Bruaux? Alors les des Encherins et les du Houx n'auront qu'à se bien tenir!…» Il n'interrompit son rêve qu'en apercevant la grille du cimetière.
On entendait le bourdonnement des psaumes, et entre les branches des sapins on voyait flotter les surplis blancs des prêtres. Les hommes s'étaient éparpillés autour des tombes; les femmes formaient au milieu de l'allée un groupe sombre en tête duquel se tenaient Gertrude, madame de Mauprié et ses filles. La veuve était à demi affaissée dans une attitude douloureuse… «Si iniquitates observaveris…» psalmodiait le prêtre.—«Mon Dieu, que votre volonté soit faite, songeait madame de Mauprié, vous n'avez pas voulu nous voir souffrir plus longtemps dans la pauvreté et l'humiliation. Maintenant, que vous avez rappelé à vous mon pauvre frère, nous aurons enfin de meilleurs jours; je reprendrai dans le monde la position qui nous appartient; je trouverai un mari pour Reine, et qui sait?… peut-être aussi pour Honorine… Nous nous installerons à l'Abbatiale, la maison est assez bien montée pour que l'installation soit peu coûteuse… Il est vrai qu'il faudra tout partager avec Gertrude; mais elle est encore mineure, nous administrerons sa part, et puis… il y aurait peut-être moyen de tout arranger en la mariant à Gaspard… C'est un projet à mûrir et j'y réfléchirai…