Dans ce milieu tranquille et confortable, Francis Pommeret se sentait revivre ; ses poumons jouaient plus librement ; il lui semblait qu’il respirait des bouffées de luxe et de bien-être. Il s’était assis sur un banc de bois, au pied d’un bouquet de platanes ; il regardait avec une joie mélancolique les arbres centenaires, les pièces d’eau, les longues pelouses vaporeuses et les hautes lisières des bois de Montavoir, où la lune se levait. Seul, dans ce parc endormi, il se complaisait à bâtir de fantastiques châteaux en Espagne, qu’il peuplait de chimères souriantes.

Le bruit lointain des sabots de la concierge sur les pavés de la cour le réveilla soudain de son rêve. Il s’aperçut que la nuit était tout à fait venue, et lentement, comme à regret, il quitta la Mancienne pour reprendre le chemin de sa maussade auberge.

II

Les bois d’Auberive, — pour employer l’expression imagée de la receveuse des postes, qui se piquait de beau langage, — les bois d’Auberive avaient mis leurs habits de printemps. Le pays, si triste en février, n’était plus reconnaissable. Un souffle fécondant avait couru tout le long de la vallée de l’Aube, frôlant les lisières boisées, montant au sommet des futaies, redescendant au fond des combes où naguère dormaient des couches de neige. Sous cette haleine caressante, les prés avaient reverdi, les bourgeons avaient poussé ; jusqu’à la ligne extrême de l’horizon, ce n’étaient partout que frondaisons nouvelles, pareilles à de vertes fumées. Le sol léger des futaies se couvrait de pervenches ; dans les fonds, là où la terre noire s’enrichissait des alluvions du ruisseau débordé, il y avait un foisonnement de plantes fleuries : narcisses jaunes, scilles bleues et populages aux godets brillants comme des pièces d’or. Tout chantait : rossignols dans les vergers, grives dans les buissons, merles dans les merisiers ; au travers de la forêt feuillue, les deux notes mystérieuses du coucou passaient sonores au milieu de l’universelle symphonie des oiseaux bâtisseurs de nids.

Une joie confuse semblait circuler dans les veines de la terre et s’exhaler dans l’air par les mille clochettes laiteuses des muguets, par les mignonnes capuces odorantes des violettes étalées aux marges des prés. C’était une joie communicative. Elle éclatait en rires clairs sur les lèvres des petites filles assises au pied des haies et occupées à confectionner des balles avec des fleurs de coucou ; elle s’épanouissait sur les faces joufflues des petits pâtres battant du manche de leur couteau des brins de saule pour en détacher l’écorce juteuse et fabriquer des sifflets ; elle faisait chanter à gorge déployée le roulier qui montait la côte en tête de ses chevaux aux sonnailles retentissantes ; et là-haut, dans la coupe, elle ragaillardissait le bûcheron qui enfonçait sa cognée au cœur des chênes marqués pour l’abatage ; elle gagnait jusqu’aux cloches de l’église, dont les voix moins grêles s’égrenaient avec une allégresse inaccoutumée.

Même dans la maisonnette de Trinquesse, en contre-bas de la Grand’Combe, non loin du ruisseau de l’Aubette, il y avait de la gaîté et des rires d’enfants. La maisonnette n’était pourtant rien moins que riante, et on n’y festoyait pas tous les jours. Bâtie en torchis avec une toiture de mottes de terre, c’était à proprement parler plutôt une hutte qu’une maison. Dans l’unique chambre, le père Trinquesse, sa fille Manette et deux marmots de cinq à huit ans s’entassaient pour dormir. Un jardinet, où il poussait plus de pierres que de légumes, un appentis en planches pour la vache, et c’était tout. Le père Trinquesse, maigre sexagénaire à museau de fouine, exerçait trois ou quatre métiers, dont le moins suspect était celui de diseur de bonne aventure et de rebouteux ; sa fille Manette, qui courait sur la trentaine, faisait des lessives, ramassait des fraises en été, allait à la faîne en octobre, au bois mort en hiver, et toutes ces industries réunies suffisaient à peine à nourrir les deux gachenets qu’elle avait eus on ne savait où et dont les pères s’étaient bien gardés de se montrer. Les marmots n’en poussaient pas moins dru et n’en étaient pas moins florissants, bien qu’ils fussent à peine couverts et qu’ils reçussent plus de taloches que de pain blanc. Pour le quart d’heure, ils s’occupaient d’allumer un feu d’ételles au beau milieu du chemin qui longeait la maisonnette, et leurs yeux écarquillés se fixaient tantôt sur le foyer pétillant, tantôt sur les mains osseuses du père Trinquesse, très affairé à plumer deux geais qu’il avait pris aux gluaux. Ces deux oiseaux, assaisonnés de poireaux, de choux et de pommes de terre, devaient composer une potée dont le vieux braconnier promettait merveille. La vue de la marmite noire où nageaient les légumes suffisait par avance à dilater les narines gourmandes des gamins. En attendant, ils se disputaient les plumes bleues des ailerons, qu’ils plantaient triomphalement dans leurs cheveux ébouriffés, et leurs cris de joie étaient si aigus qu’on les entendait de la Mancienne, dont le parc allongeait ses clôtures jusqu’aux lisières de la Grand’Combe.

Là aussi tout se ressentait de l’allégresse printanière. Le château s’était réveillé de son long sommeil hivernal ; devant la façade encadrée d’aubépines roses et de cytises, les allées et venues des domestiques indiquaient que la Mancienne était de nouveau habitée. A travers les fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée, on apercevait les rideaux soyeux aux plis lourds, les jardinières ornées de tulipes et le drap rouge des fauteuils débarrassés de leurs housses. Mme Lebreton était, en effet, rentrée depuis le dimanche de la Quasimodo, et, dans ce moment même, ayant terminé sa toilette, elle descendait de sa chambre et apparaissait en plein soleil sur le perron du jardin. Rassemblant d’une main les plis de sa jupe noire et ouvrant son ombrelle, elle quittait maintenant la marquise et contournait lentement la pelouse bordée d’iris violets.

Adrienne Lebreton avait certainement passé la trentaine, et les gens qui lui donnaient trente-quatre ans ne devaient pas être loin de compte. Son teint mat et un peu olivâtre manquait de fraîcheur ; le dessous de ses yeux était cerné de bistre et deux ou trois rides légères rayaient son front d’une tempe à l’autre. Néanmoins, en dépit de ces premiers signes de maturité, elle avait conservé une sorte de jeunesse latente. Grande, svelte, mince de taille avec les épaules sobrement mais délicatement arrondies, elle avait une vivacité juvénile. D’abondants cheveux bruns, en ce moment lissés en bandeaux plats et dissimulés sous une mantille de dentelle noire, s’harmonisaient avec les tons dorés de la peau, l’éclat des yeux bordés de longs cils, et le rouge vif d’une bouche assez grande aux lèvres charnues. Une mèche entièrement grise, tranchant sur le brun foncé de l’un des bandeaux, donnait une note d’étrangeté à la physionomie. Le nez long, au modelé très ferme, et deux sourcils noirs très accusés y ajoutaient un accent de sévérité corrigé par l’expression de bonté de la bouche et l’humide lueur des yeux pailletés d’or. Toute la personne un peu maigre de la veuve renfermait je ne sais quoi de concentré et d’ardent. Née dans la montagne langroise, elle avait le caractère distinctif des habitants de ces plateaux âpres et brûlés : un tempérament de pierre et de feu, beaucoup de passion et de sensibilité sous une froideur et une dureté apparentes.

A cette heure printanière, il semblait que Mme Lebreton subît l’influence du milieu qui l’entourait. Le bain d’air tiède et fondant dont elle était enveloppée amollissait les fibres de sa nature résistante. Le susurrement des eaux limpides, l’odeur des merisiers épanouis, les brèves phrases musicales des fauvettes, lui causaient une vague ivresse attendrie. Elle marchait d’un pas plus vif, la tête penchée, les paupières demi-closes, les lèvres serrées, et elle atteignit rapidement l’une des clôtures du parc. Arrivée à une petite porte qui ouvrait sur les prés, elle la poussa, se trouva dans un chemin couvert qui longeait l’Aubette dans la direction de la Grand’Combe, et s’y engagea sans hésiter, heureuse de marcher à l’aventure, de se mêler à l’allégresse répandue au dehors, de s’enfoncer sous ces feuillées invitantes qu’elle voyait moutonner de tous côtés.

Tout en suivant ce sentier familier, entre les cépées de noisetiers et de cornouillers qu’elle connaissait presque intimement, les ayant vues pousser depuis le jour où elle était entrée à la Mancienne en toilette de jeune mariée, elle remontait songeusement le cours des saisons passées ; et les lignes tant de fois contemplées des coteaux boisés, le glou-glou tant de fois entendu de la petite rivière, les fleurs toujours pareilles repoussant chaque printemps aux mêmes places, lui redisaient l’histoire monotone et médiocrement amusante de ses quinze années de mariage.