Le Comte.—Sans notes (Il continue de lire). «Troisième couple: Le comte Chiavaculi; lady Où veut-on.» (Parlé). Il y a certainement ici quelque faute d'orthographe. Je gagerais que le nom de cette Anglaise s'écrit autrement. Voyez.
Il montre ce nom comme il est imprimé plus haut: nous ignorons comment il s'écrivait en anglais.
La Comtesse.—les notes?
Le Comte, lit.—«Le comte Chiavaculi est un seigneur napolitain, auquel il manque la moitié de chaque jambe; on aura le plaisir d'apprendre de bouche à monseigneur l'histoire de cet accident[70]. Cet italien a l'infamie d'abhorrer ce que les dames ont de plus attrayant, et n'aime de leur sexe que ce qu'il a de commun avec le masculin, dont, en revanche, il est idolâtre. Je ne sais comment suffire aux prodigieux besoins et caprices de cet original. Au surplus, il est opulent et prodigue, et je l'ai d'autant plus volontiers inscrit au nombre de mes acteurs de ce soir, qu'il doit donner pour son compte, à la compagnie, la moitié d'un bien étrange spectacle. Lady, qui peut-être l'est un peu de contrebande, est du moins une dame fort riche. Elle se dit malade quoiqu'elle fasse à tort et à travers des excès qui supposent celui de la santé. Elle surpasse en luxure et en complaisance mes plastrons les plus infatigables. Elle veille, boit, jure, se bat au besoin avec ses amants et ses domestiques…»
[70] Comme ce détail ne se trouvait nulle part dans l'ouvrage du docteur, on s'est informé de ce comte Chiavaculi, et voici ce qu'on a recueilli concernant cet infortuné personnage. Beau comme un ange à l'âge de vingt ans, il eut le malheur de s'amouracher d'une bégueule. N'ayant pu séduire ce dragon de vertu, l'ardent jeune homme imagina la réussite du viol, et pour cela, certaine soubrette achetée avait laissé complaisamment entr'ouverte une fenêtre de la chambre à coucher. A l'heure où le Tarquin présomptif suppose sa cruelle bien endormie, il tente l'assaut: mais elle s'éveille au léger bruit, s'élance hors du lit; voit un homme sur le point d'enjamber chez elle, se trouble, s'irrite, le repousse si malheureusement pour lui que, renversé avec son échelle il y demeure engagé par les deux jambes, qui se brisent au-dessous des mollets. Avant que, d'après l'alarme donnée au dedans, on ait été voir dehors ce qui pouvait s'y passer, surviennent deux coquins; ceux-ci trébuchant, trouvent un homme évanoui, le dégagent, non pour lui donner du secours, mais pour pouvoir le dépouiller plus à l'aise dans un cul-de-sac peu distant. C'est là que le pauvre diable abandonné sans vêtements, et devant y passer une nuit longue et froide, a tout le temps de déplorer sa passion funeste et de maudire avec sa barbare amante, tout le sexe qui donne de l'amour. Il sent que sa vie est en danger, et fait vœu s'il échappe à la mort, de n'avoir de ses jours rien à démêler avec les femmes. Le jour lui procure enfin des soulagements, mais trop tardifs; on ne peut le sauver à moins qu'il ne consente au sacrifice de ses jambes incurables. Le Comte, guéri, devient dévot outré. Au bout de deux ans, la nature trop longtemps réprimée se révolte, prend le dessus. Du respect qu'on a pour le vœu cité naît le goût palliatif des gitons.
On s'y livre; il croît; il devient une passion, une rage enfin. Tous les pareils du comte n'ont pas à donner d'aussi bonnes excuses de leur dépravation. (N.)
La Marquise.—Voilà une jolie petite personne et de bien bonne compagnie, en vérité! Faites-nous grâce du reste de son article.
Le Comte, lit.—«Quatrième couple: sir John Kindlowe; Mlle d'Angemain. Note. Sir John, frère de lady, est un marin des plus bruts, mais beau comme le dieu Mars: dans l'Inde, où les femmes sont très précoces, il a pris la manie des enfants; à Paris, il lui en faut de onze à treize au plus, et, ce qui me fait enrager, c'est qu'il est assez connaisseur en pucelages; je suis aux expédients pour lui en fournir de véritables. Au surplus, il s'accommode de tout. Cet Anglais sera le second acteur principal du spectacle dont j'ai déjà parlé. Mlle d'Angemain est une fille de condition pauvre; mais parfaitement élevée, un peu passée, quoique jeune; elle fait peu d'heureux; mais pour les apprêts du bonheur, elle a des talents si rares que mes infirmes les plus désespérés ne passent jamais par ses mains sans se trouver en état de faire gagner l'avoine à quelqu'une de mes filles…»
La Comtesse.—Il me vient une idée, Comte, c'est d'arranger cette magicienne avec l'ami Dupeville: l'œuvre serait méritoire. C'est dommage de laisser ce talent au bordel.
Le Comte.—J'aime qu'on se souvienne ainsi de ses amis…