La Duchesse.—Je n'aurai pas grand mérite à seconder vos vues, monsieur. Je prétends, au contraire, me faire de ma négociation un droit à la reconnaissance de celui de qui votre adoption va dépendre. (Elle attire à elle Mme Durut pour lui parler à l'oreille.) Mais c'est un ange que ce neveu-là! (Le chevalier s'est écarté pour feindre la discrétion.)
Madame Durut, bas.—Je ne voulais pas vous en faire tout de suite un grand éloge.
La Duchesse, bas.—J'étais bien devant mon jour, je l'avoue, quand je me défendais de le voir: je suis femme à raffoler de lui. (Haut.) Monsieur Alfonse, ayez la complaisance de relever ce livre et de me le rapporter… (Il obéit; pour recevoir le livre de ses mains, la duchesse a la coquetterie d'écarter si bien la toile dont sa baignoire est enveloppée, que rien n'empêche le chevalier d'y voir complètement cette belle en état de pure nature. Aussi ne manque-t-il pas de plonger un regard furtif sur tant d'appas. En même temps la duchesse fixe avec méditation sur lui des regards qui par degrés s'animent de tous les feux du désir: leurs yeux venant enfin à se rencontrer, ils rougissent l'un et l'autre. La duchesse continue:) Vous me trouvez un peu curieuse? C'est que j'ai pour principe qu'on peut saisir à certain point, dans une physionomie, les indices du caractère; je cherchais donc à démêler dans le vôtre à quel emploi, pour la comédie, vous pouviez être plus propre. Il me semble que celui de jeune premier est le seul qui vous convienne.
Madame Durut, au Chevalier.—C'est celui qu'on nomme dans le monde les Amoureux. (A la duchesse.) Il n'est pas au fait; il faut lui expliquer les choses. (Au chevalier.) Te sens-tu des dispositions, là, franchement?
Le Chevalier, vivement.—Oh! oui, ma tante, d'infinies (baissant les yeux…) surtout s'il s'agit d'entrer dans une troupe où madame…
La Duchesse, interrompant.—Je crois vous entendre. (A Mme Durut.) Il n'est pas sans esprit.
Madame Durut, un peu bas.—Je m'en suis toujours doutée, et je suis sûre que, si vous aviez la bonté de lui communiquer un peu du vôtre, il ferait en peu de temps des progrès admirables.
La Duchesse, moins bas.—Soyez assurée, ma chère Durut, qu'il n'y a rien que je ne suis capable de faire pour votre neveu… Il rougit!
Il est divin!
Cette rougeur, très vraie, provient de l'impression plus que douce que fait sur le très impressionnable jeune homme la fréquentation de ses yeux sur une infinité de charmes. On siffle pour Mme Durut.