Eh bien! si je suis grosse de ta façon, vil petit bourgeois, tu m'auras assassinée, car je me brûlerai la cervelle!
Sans doute le lecteur ne s'attendait pas à ce dénouement, qui n'est pas du tout analogue à l'imbroglio de la scène! Il faut le mettre au fait. La Duchesse, par un de ces travers dont rien ne peut rendre compte, a conservé de son origine allemande et de l'éducation qu'elle a reçue, le préjugé de croire qu'une femme de haut rang se doit de ne mettre au monde que de vrais gentilshommes. En conséquence, mariée depuis trois ans, il lui est assez égal que les enfants qu'elle pourra donner à son époux soient de lui ou du plus fécond des aide-maris qu'elle favorise: le point essentiel est qu'aucun levain roturier ne puisse fermenter dans ses nobles entrailles; elle a donc fait et tenu jusqu'alors le serment de ne se livrer selon la nature qu'à des nobles. Or, elle est persuadée, dans cette occurrence, que le bel Alfonse est le neveu d'une femme dont la naissance est non seulement obscure, mais abjecte. Elle a du caractère, nous l'avons dit en traçant son portrait, aussi, quelque charmante qu'ait été pour elle la naissance de sa tentation, elle est au désespoir d'avoir été entraînée. Elle avait tout autre projet: d'abord celui de satisfaire un désir curieux, la vue d'un corps qu'elle soupçonnait être admirable, lui promettait un grand plaisir. Pourquoi ne pas le goûter en entier? Pourquoi se priver, par un peu de fausse honte, de savoir si ce qui fait l'homme répondait chez Alfonse au reste de ses perfections? De là le caprice de proposer le bain, d'aider à déshabiller, d'exiger la chute du caleçon, etc… D'ailleurs, elle supposait Alfonse novice, docile, capable de s'arrêter où elle le lui prescrirait. Ensuite, la duchesse, par exemple, aime à la fureur, qu'une langue complaisante et vive l'électrise et lui fasse oublier son être. C'était à ce seul badinage qu'elle se proposait d'employer son beau protégé. Mais point du tout! Le voilà qui a pris le mors aux dents et le reste! Quel bonheur pour cette femme bizarre quand elle sera détrompée. Quelle bonne scène ridicule pour le Chevalier, qui sent tout l'embarras que se donne la duchesse, en sortant soudain de son rôle de femme de théâtre pour outrer la hauteur d'une femme de cour!
Oublions-les pendant quelques moments, et voyons un peu ce qui se passe ailleurs.
A BON CHAT BON RAT
A peine la duchesse est-elle au bain, que le comte (rencontré tout près de l'hospice par l'émissaire) est arrivé. C'est à cette occasion qu'on avait sifflé pour Mme Durut quand elle a si brusquement laissé seule la Duchesse et le neveu supposé.
Mme Durut introduit le comte dans le même pavillon où elle avait d'abord conduit le chevalier.
Le Comte[87]. C'est qu'aussi la chère duchesse extravague; exiger de moi, dans ma position, des entrevues de jour, c'est manquer totalement de bon sens.
[87] Le comte: ce que cet homme a de plus remarquable est son extrême suffisance; il n'est d'ailleurs ni bien, ni mal; mais il était ci-devant à la cour, et d'une liste dans laquelle les femmes telles que la duchesse choisissent volontiers leurs amis de boudoir. (N.)
Madame Durut.—Vous savez que, la nuit, elle ne peut ni sortir, ni vous recevoir chez elle.
Le Comte.—Jeter ensuite feu et flammes, parce que je ne suis pas à la minute au rendez-vous où elle n'a rien de mieux à faire que de se trouver même avant l'heure, c'est me tyranniser!