Quoi qu'il en soit, comme une discussion de ce genre est absolument étrangère à mon sujet, il me suffit de dire qu'utile ou préjudiciable à l'Etat, cette émigration militaire fournit à Monrose l'occasion d'une heureuse caravane. Il partit comme volontaire déterminé par des convenances avantageuses, et assuré de l'intérêt particulier que prendrait à lui certain officier général.

Il servit là-bas, comme il se pique de tout faire, c'est-à-dire à merveille. Trop de zèle pourtant lui fit outrepasser parfois les bornes du devoir; un coup de baïonnette et une forte contusion dont on l'apostropha justement à deux échauffourées auxquelles il n'était nullement obligé de se trouver, le punirent de cette ardeur hors de saison; mais, comme il ne lui est resté de ces honorables blessures que des cicatrices qu'on ne voit point, et qui n'ont pas privé son adorable figure du moindre de ses agréments, il est aujourd'hui démontré que mon intrépide neveu fut très bien inspiré lorsqu'il s'exposa de la sorte.

Peut-être avec le temps fût-il devenu célèbre par ses exploits belliqueux, mais la paix enchaîna son courage. Il revint en France, où les myrtes du plaisir devaient bientôt succéder sur son front aux lauriers de la gloire. C'est cette douce transition qui me vaut aujourd'hui l'honneur d'être l'historien de mon enfant gâté; car n'entendant rien à chanter des prouesses martiales, je me sens, au contraire, autant de facilité que de vocation à célébrer celles qui sont de mon ressort.

Est-il nécessaire, cher lecteur, de vous dire que Monrose revint de là-bas avec un petit aigle d'émail pendant au bout d'un ruban bleu de ciel, liseré de blanc!… Pourquoi non? Bien que cette décoration militaire soit absolument étrangère aux attributs galants d'un homme à bonnes fortunes, disons tout de suite, pour n'être plus dans le cas de reparler des trophées de la guerre, que notre héros était parti d'Amérique avec des dépêches secrètes qu'on lui avait confiées, bien moins vu leur importance officielle, qu'afin de le faire mieux accueillir à Versailles; qu'il y fut accueilli par les ministres avec cet engouement dont les plus graves personnages sont susceptibles dès qu'ils sont nés français; qu'on joignit aux éloges un bienfait considérable, avec le grade de colonel, et qu'on fit le fortuné Monrose chevalier de Saint-Louis, à cause de ses actions d'éclat et de ses blessures. Il avait vingt-deux ans alors.


«De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous connaissons, dit Monselet, recommencent une série d'orgies, pourvue du même genre d'attrait que la première. L'abbé de Saint-Lubin, la baronne de Liesseval, Mimi, Mme de Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville, placés pour ainsi dire sous le commandement de Félicia et de Monrose, vont passer la saison d'été dans une délicieuse terre située à quelques lieues de Paris; ils n'y couronnent point de rosières, comme on le pense bien; ils se contentent de jouer la comédie.—Les fausses infidélités, par exemple,—et de chasser tout le jour dans les bois, souvent même le soir.» Monrose raconte aussi à Félicia une série d'aventures galantes dont la plus piquante est sans contredit la suivante. Ce récit est de Monrose; il est interrompu parfois par Félicia qui rapporte les réflexions par lesquelles elle interrompait le récit de Monrose, c'est donc une sorte de dialogue où le principal rôle est tenu par Monrose. On a commencé un chapitre intitulé:

NOUVELLES AVENTURES.—HERMAPHRODITE

Le lendemain était un samedi. Ponctuel autant qu'amoureux je vole de bonheur à Versailles, à l'auberge indiquée. Arrivé le premier, je vois bientôt survenir Mme de Moisimont elle-même, in fiocchi, sans hommes, accompagnée de la seule demoiselle Nicette; leur dessein était d'accrocher à l'issue du conseil, celle-ci le ministre de Paris; celle-là le ministre des finances, leurs protecteurs respectifs. Elles y réussirent. Vers minuit, je les revis au Juste, où je m'étais ennuyé comme un mort à les attendre.

—Nos affaires sont faites et parfaites (me dit Mme de Moisimont avec son enjouement ordinaire), ainsi nous pouvons souper sans souci; nous veillerons ensuite à notre aise, car je n'ai guère envie d'assister au brouhaha de demain…

«A mesure qu'elle parlait, Mlle Nicette pâlissait, et l'on voyait le voile du chagrin se déployer sur ce pittoresque visage. En effet, Mimi n'avait pas dit tout cela sans dessein, et l'Italienne s'en trouvait fort contrariée. Cette étrangère qui venait pour la première fois à Versailles, n'avait cessé de répéter dans la voiture, comme elle aurait de plaisir à voir le lendemain le spectacle du lever, et à entendre la musique de la messe, curiosité bien naturelle, surtout chez une virtuose. Il y avait lieu de présumer que Nicette jalouse, comme toutes les femmes, de se montrer avantageusement dans une occasion aussi solennelle, craindrait de compromettre sa fraîcheur dans une veillée. Il s'agissait donc de l'envoyer coucher de bonne heure, nous ménageant ainsi non seulement le reste de la nuit, mais les heures encore que la curieuse irait passer le matin à la galerie. Mais Nicette, qui ne pensait pas sur toutes choses en femme, regimbait in petto contre l'ouverture faite par notre amie. Nous soupons.