Le meilleur moyen pour se dégoûter bien vite, c'est d'avoir à tout moment sous la main les facilités d'être ensemble. Notre intrigue, brûlante dans mon taudis, devint à l'hôtel de Pinange d'une tiédeur affadissante. M. le Marquis me négligea. Fanfare sut en profiter… Quelle chute! Allez-vous vous écrier; un domestique succéder à ce sylphe, à cet enchanteur (Je soupirais à l'unisson de son éloge). Oui, Fanfare! il succéda délicieusement pour votre servante à son incomparable maître, Fanfare! vous en conviendrez, est charmant, et n'a rien de commun avec ses semblables qui, surtout ceux qu'on emploie tout de bon à la chasse, sont ordinairement des ivrognes et des rustres; mais si votre diabolique prévention en faveur de M. le Marquis vous rendait trop injuste envers son successeur, j'en appellerais à Mme la Marquise, non moins connaisseuse que vous sans doute, et qui sait à fond tout ce que Fanfare peut valoir.»
Je ne revenais pas de ma surprise. Quoi, Mme de Pinange aussi? Ma mère donnait dans la domesticité!—A plein collier, mademoiselle. Eh! Mon Dieu, c'est le ton maintenant, depuis que les seigneurs, les cavaliers, les militaires, en un mot tout ce qui se piquait jadis de courtoisie, de galanterie, de soins et de probité surtout, ont quitté les manières, l'élégance, et se dispensent de tous ces procédés auxquels notre sexe est si sensible. Le domestique presque toujours bien de figure, seigneur de sa personne, enorgueilli de l'attention qu'on peut lui témoigner, vaut bien mieux pour le plaisir, est plus sûr et expose, soit pendant, soit après une liaison, à bien moins de disgrâces. En un mot, Fanfare avait encore Mme la Marquise quand je me le donnai. Ce sont, au surplus, de petits intérêts de famille sur lesquels je vous demande le secret.» Je le promis. «Voilà, ma chère maîtresse, continua-t-elle, ma confession… humble, pas trop, mais sincère et entière, après laquelle il ne me reste de contrition que pour avoir fait sottement un enfant et pour avoir eu la vérole.»
LE DIABLE AU CORPS
ŒUVRE POSTHUME
DU TRÈS RECOMMANDABLE DOCTEUR
CAZZONE
MEMBRE EXTRAORDINAIRE
DE LA JOYEUSE FACULTÉ
PHALLO-COIRO-PYGO-GLOTTONOMIQUE
Le Diable au corps est un tableau des mœurs parisiennes un peu avant la Révolution et ce tableau, Nerciat l'a complété par un autre: les Aphrodites, qui a lieu une quinzaine d'années plus tard, pendant les premières convulsions révolutionnaires.
C'est sans aucun doute à propos du Diable au corps et des Aphrodites que Baudelaire écrivit cette note qu'il avait l'intention de développer «… La Révolution a été faite par des voluptueux».
NERCIAT (utilité de ses livres).
Au moment où la Révolution française éclata, la noblesse française était une race physiquement diminuée (de Maistre).
Les livres libertins commentent et expliquent la Révolution.
—Ne disons pas: Autres mœurs que les nôtres, disons: Mœurs plus en honneur qu'aujourd'hui.
Est-ce que la morale s'est relevée? non, c'est que l'énergie du mal a baissé.—Et la niaiserie a pris la place de l'esprit.
La fouterie et la gloire de la fouterie étaient-elles plus immorales que cette manière moderne d'adorer et de mêler le saint au profane?
On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu'on avouait être bagatelle et on ne se damnait pas plus qu'aujourd'hui.
Mais on se damnait moins bêtement, on ne se pipait pas (Charles Baudelaire, Œuvres Posthumes, Paris, Mercure de France, 1908).
La plupart des personnages du Diable au corps font partie de la secte des Aphrodites et plusieurs reparaissent dans l'ouvrage de ce nom. Dans la Préface, Nerciat suppose qu'un docteur en Phallurgie, le fameux Cazzone, est mort en lui laissant le soin de revoir et de publier ce singulier roman dramatique.
Les acteurs sont: La marquise, une superbe brune, La comtesse de Mottenfeu, laideron piquante, Philippine, charmante blonde, soubrette matoise, Bricon, colporteur-espion, l'abbé Boujaron, prêtre napolitain, traits mâles, physionomie de réprouvé, vigueur monacale; vices de toutes les nations, de tous les états, vernis de mondanité parisienne.
Le Tréfoncier, prélat allemand, traits agréables, un peu féminin, goûts bizarres, libertinage d'officier, caprices de prélat.