Ma tante, sous prétexte de faire partout une visite exacte et de se procurer de quoi faire un léger repas, vint auprès de nous et l'on se concerta. Il fut décidé que Sylvina balotterait Béatin pendant quelque temps, ferait semblant d'écouter ses conseils, feindrait pourtant des scrupules et se montrerait enfin disposée à lui tout accorder. Elle devait surtout l'engager à se coucher sans souper, les provisions que l'on croyait trouver à la maison se trouvant consommées, et la prudence exigeant qu'on ne sortît ni n'envoyât, de peur que la partie ne vînt à être découverte. Tout cela fut exécuté par Sylvina avec beaucoup d'adresse et de perfidie. Le docteur, alors dominé par un seul appétit, consentit d'assez bonne grâce à jeûner. O pouvoir du désir! Triompher de la gourmandise du docteur! Amour! ce n'est pas assurément le plus petit de tes miracles.
Béatin se crut enfin au comble de la félicité quand il reçut la ravissante permission de partager un lit avec Sylvina. Elle se réservait pourtant, par ménagement pour sa pudeur expirante, de ne point avoir de lumière dans l'endroit où se consommerait l'ouvrage de leur bonheur: l'adultère, disait-elle, est plus hardi dans les ténèbres; trop de honte nuirait à ses plaisirs, et surtout il n'est pas hors de propos de se ménager pour une féconde jouissance quelque surcroît de volupté.—L'amoureux Béatin se rendit et, plein de confiance, suivit à tâtons Sylvina dans une chambre haute.
Il est enfin dans ce lit fortuné… Il brûle, il est consumé… Sa pénitente combat encore, elle hésite de venir dans ses bras… Mais quel revers!… Dieu!… Où se cachera le couple Béatin? Cinq personnes paraissent tout à coup! Une lanterne sourde fournit en un moment de la lumière à plusieurs flambeaux! Le curieux Sylvino, le redoutable Lambert font briller leurs épées; la maison retentit de leurs imprécations!
—Je vous y prends donc, infâme adultère, criait le mari! mettant la pointe de son fer près du sein de sa femme.—Venge-toi, criait à son tour l'ami Lambert, je vais en même temps te délivrer du scélérat qui te déshonore et me calomnie. Où est-il? comble de l'horreur! au lit! dans ton propre lit!—Arrête, mon ami, interrompt Sylvino, laissant échapper sa femme qui commençait à perdre le sérieux nécessaire à son rôle; arrête, je ne puis te céder le plaisir de verser le sang du perfide…
Il faudrait avoir été témoin de la scène que j'essaie de décrire pour pouvoir s'en faire une idée à peu près juste. Je manque d'expression pour peindre l'effroi de Béatin et la révolution prodigieuse que souffrirent à la fois son corps et son esprit. Historienne fidèle, je ne puis me dispenser d'avouer, dussé-je causer quelque dégoût, que le malheureux docteur souilla très physiquement la couche de Sylvino. Cependant, on était convenu que les étrangers demanderaient grâce et désarmeraient les amis irrités. Mais ils ouvrirent en même temps un avis fait pour rassurer le coupable sur sa vie; c'était de le mettre hors d'état de jamais faire de cocus. L'un d'eux, soi-disant chirurgien, prétendait pouvoir faire lestement l'opération, et même sur l'heure, ayant, par bonheur, sur lui les instruments nécessaires. A cette condition, Lambert et Sylvino, consentant à ne plus tuer, arrachèrent du lit le sujet plus mort que vif et le portèrent dans une autre pièce, sous prétexte de l'opérer. C'est là qu'il reçut l'outrage le plus pénible, trouvant la perfide Sylvina qui riait aux larmes. Cependant, elle voulut bien intercéder en sa faveur et, à sa prière, à laquelle la mienne se joignit, comme nous en étions d'accord, la peine fut encore commuée: on arrêta que le Béatin serait tenu quitte de tout moyennant une copieuse flagellation: cette sentence était pour le coup en dernier ressort. En conséquence, le suborneur de pénitentes, l'écrivain anonyme, fut lié par les pieds, les poings et les reins contre une colonne du salon, nu et livrant à notre vengeance une vaste paire de fesses. Nous traitâmes mal cet embonpoint béni. On avait apporté bonne provision de verges; elles furent usées jusqu'au dernier brin sur le râble du pécheur qui, menacé du prétendu chirurgien, subit son exécution sans oser jeter un cri; eh! qui ne se laisserait pas martyriser le reste du corps, pour sauver une partie qui fait plus des trois quarts du bonheur de la vie?
M. le docteur dûment fustigé, tout le monde parut apaisé. Ses vêtements lui furent rendus, sans oublier la chemise très maculée et qu'il fallut rendosser. Puis, on le reconduisit jusqu'à la rue, chacun tenant un flambeau et lui témoignant les plus respectueux égards.
CHAPITRE XIII
Qui annonce quelque chose.
On voit assez que les gens avec qui je vivais n'étaient pas fort sévères à mon égard et que je ne les gênais plus; ils me traitaient déjà comme une personne formée. Je surpassais, en effet, les espérances qu'ils pouvaient avoir conçues en m'adoptant; j'étais à but avec Sylvina, et son mari n'avait point le ton grave d'un oncle ou d'un père, dont il me tenait lieu. J'étais de tous les plaisirs. Je voyais bien des choses; je suppléais au reste, et l'accommodais aux bornes étroites de mon imparfaite théorie. Les amis, et Lambert en chef, ne bougeaient de la maison. Sylvina faisait par-ci par-là des heureux; aussi, était-elle d'une attention envers son mari!… d'une prévenance, d'une aménité pour les maîtresses et les modèles!… On ne peut le répéter assez: heureux les cocus.
Sylvino, que la fortune de sa femme mettait à même de ne travailler que pour la réputation, faisait peu de tableaux, mais ils étaient tous excellents; son genre était l'histoire, et rarement il peignait le portrait. Bien né d'ailleurs, ayant un esprit fécond et cultivé et beaucoup d'usage du monde, il était non seulement chéri des femmes, mais encore recherché des hommes. Il comptait même au rang de ses amis particuliers plusieurs grands, de ceux qui sont nés pour aimer et être aimés; car tous n'ont pas le malheur d'ignorer l'amitié, de n'inspirer que du respect et de la crainte. Sylvina, quoique un peu bornée et médiocrement instruite, ne laissait pas d'ajouter à l'agrément de la maison. Elle était gaie, toujours égale. Elle avait une de ces physionomies singulières qui plaisent, pour ainsi dire, malgré qu'on en ait, qui importunent, qui allument à tous moments des passions nouvelles, et, bien plus, ressuscitent celles que la jouissance peut avoir éteintes. Son mari lui-même avait quelquefois pour elle des retours étonnants. Alors, elle se réservait entièrement pour lui; c'étaient là des procédés! Mais ses bouffées d'amour s'évanouissaient bien vite, et chacun de son côté se désennuyait de la monotonie de ces retraites conjugales par de piquantes infidélités.
Il n'était guère possible que l'air d'une maison où Vénus était si dévotement adorée ne fût contagieux pour moi. Les amis, les conversations, les événements soupçonnés, entrevus; des tableaux, des esquisses libres, que j'épiais soigneusement, tout aidait à la nature. J'étais déjà savante et résignée à tout ce que mon bon génie pourrait exiger de moi; je n'attendais plus que les heureuses occasions de vivre. C'est le mot. Je commençai à sentir le néant de mon existence. Sylvina, entourée d'amants, arbitre de leur bonheur, choisissait parmi les plus aimables cavaliers de la capitale; et moi, pauvrette, je ne recevais que des hommages, ou trop légers de la part de ceux qui me regardaient encore comme une enfant, ou trop fades de la part de quelques novices en galanterie qui me décochaient par-ci par-là quelque plate déclaration ou quelque épître ampoulée. J'eus de tout temps le bon esprit d'abhorrer les passions langoureuses, leurs productions et leur langage. Je ne cessais de me retracer mon gentil Belval, allant sensément au fait, et commençant par où les autres me semblaient ne devoir finir d'un siècle. Aussi, les fleurettes n'étaient-elles honorées de ma part d'aucune attention. Quant aux écritures, je les recevais par vanité; mais, ou je n'y répondais pas, ou, si je prenais cette peine, c'était pour persifler cruellement les nigauds qui les avaient risquées. Cependant, je ne laissais pas de me dire quelquefois: Que me faut-il donc? Je brûle d'aimer, et je rejette tous les vœux qui me sont offerts! Je ne compte qu'un seul moment de vrai bonheur, celui où l'entreprenant Belval… Cependant, je ne me sens pas amoureuse de ce petit danseur.—Je m'étais fait une douce habitude du plaisir que son heureuse témérité m'avait fait connaître. Mais dans les moments du plaisir le plus vif, l'image de Belval m'était indifférente; je ne m'en représentais aucune qui satisfît le désir indéfini de ma voluptueuse imagination.