CHAPITRE II
Où et chez quelles gens nous arrivons.—Portraits.

Au dernier endroit où l'on prenait des chevaux, avant d'arriver à notre destination, nous trouvâmes quelqu'un d'aposté de la part de monseigneur, pour nous conduire à une maison de campagne peu éloignée, où Sa Grandeur nous attendait. Il est question de nous faire faire connaissance avec quelques personnes qui devaient nous rendre service dans notre nouveau séjour.

La maison où nous allions était celle d'un vieux président, qui, toute sa vie, avait fait profession de protéger les arts et les artistes. Nous jugeâmes le personnage au premier coup d'œil, lorsqu'il se présenta sur le perron de son vestibule pour nous recevoir; et pendant qu'il tendait galamment à Sylvina une main ridée, le chevalier, Lambert et moi fîmes chorus de nos regards, pour nous dire: Voici d'abord un original.

Le chevalier m'aida à descendre; Lambert fut accueilli par monseigneur, qui lui dit mille choses honnêtes sur sa complaisance et sur les avantages qu'on ne manquerait pas d'en retirer. Lambert, tout en répondant avec beaucoup de politesse, ne laissait pas de jeter des regards étonnés sur une façade bizarre et surchargée d'ornements du plus mauvais goût. Monseigneur souriait de la surprise de l'artiste. En effet, l'on avait exprès dépensé beaucoup d'argent et pris bien de la peine pour construire un fort laid édifice. Nous traversâmes deux pièces où nous vîmes beaucoup d'hommes, et parvînmes enfin à celle où les dames nous attendaient. A notre aspect, Mme la présidente fut assez heureuse pour mettre un moment debout ses trois quintaux de graisse; puis elle retomba lourdement dans sa bergère. Une grande demoiselle, que le président nomma ma fille Éléonore, nous fit un compliment précieux. Monseigneur présenta Lambert et dit le premier des choses passables; car ni Mme la présidente qui balbutiait, ni Mlle Éléonore qui déclamait, ni M. son père qui parlait pour quatre, ni Sylvina un peu embarrassée, ni le chevalier et moi qui mourions d'envie de rire, ni quelques spectateurs qui semblaient émerveillés de voir des jolies femmes de Paris, n'avaient encore commencé de lier un entretien raisonnable.

Enfin, après que monseigneur eut présenté Lambert, ce fut le tour du chevalier; Mme la présidente lui fit un accueil infiniment gracieux et minauda même avec assez de succès. Quant à ma fille Éléonore, elle eut, en lui parlant, les yeux baissés, les deux mains réunies devant elle sur un bout d'ouvrage, et les reins à moitié pliés pour se rasseoir aussitôt que sa politesse de devoir serait expédiée. J'aperçus en même temps un grand sot qui, la bouche béante et les yeux très ouverts sur Mlle Éléonore, semblait s'appliquer à peser ses paroles. Quand elle fut assise et le chevalier à sa place, cet homme respira; je conjecturai que la réserve outrée avec laquelle on venait de parler au chevalier avait son objet, et que c'était sans doute un sacrifice que Mlle Éléonore venait de faire à l'écouteur.

Je suis minutieuse et ne puis me corriger de ce défaut, qui conduit à la prolixité. Il faut que je trace le portrait de cette demoiselle Éléonore. C'était une belle fille; un peu brune à la vérité, mais pourvue des attraits que comporte cette couleur. Une stature au-dessus de la médiocre, des yeux beaux, mais durs; une bouche dédaigneuse et déplaisante, quoique régulièrement bien formée. La taille était ce qu'on avait de mieux, mais un maintien guindé, théâtral en diminuait l'agrément. En tout, Éléonore était une de ces femmes dont on dit: Pourquoi ne plaît-elle pas?

Je vais dire aussi quelle figure avait à peu près M. le président. Cet homme, que le feu d'un demi-génie fort actif avait desséché, ressemblait beaucoup à une momie habillée à la française. De grands traits chargés de gros yeux brusques, saillants, bordés de fossés creux; une bouche plate, un nez aquilin et un menton pointu, qui semblaient regretter de ne pouvoir se baiser, donnaient au personnage une physionomie folle, mais spirituelle et passablement bonne; et sans un ridicule frappant dont cet honnête président était verni de la tête aux pieds, on se fût accoutumé volontiers à sa pittoresque laideur.

CHAPITRE III
Ridicules.

Quoiqu'il fût presque nuit quand nous arrivâmes (les jours étant alors les plus courts de l'année), à peine eûmes-nous respiré un quart d'heure que le président, pressé de faire admirer à Lambert sa belle maison, traîna cruellement cet artiste, monseigneur, le chevalier et d'autres assistants, par tous les appartements, caves, greniers, remises, écuries, jardins, terres, chenils, etc. Cette visite dura près d'une heure; après quoi monseigneur, morfondu, monta dans sa voiture et fut coucher à la ville. On nous retint jusqu'au lendemain. En attendant le souper, il fallut jouer.

Dans cette maison, chacun avait ses prétentions; Mme la présidente, qui se piquait d'être une femme au-dessus des femmes, se mêlait de tout ce qui suppose un esprit solide et de combinaison. Elle regardait les arts en général comme d'agréables futilités, dont elle ne concevait pas qu'on pût s'occuper, au point, par exemple, que le faisait M. le président. Mais, en revanche, elle avait un goût décidé pour les choses abstraites, se mêlait de mathématiques et même d'astronomie. Par une suite de ces idées, elle ne jouait que l'ombre, le trictrac et les échecs, parce qu'ils sont savants et sérieux; tous les autres étaient au-dessous d'elle et ne pouvaient amuser que des femmelettes. Je compris que c'était ordinairement M. le président lui-même ou le grand garçon que j'ai vu respirer, qui faisait la grande partie de Mme la présidente; mais comme on aime à faire diversion quand l'occasion s'en présente, Lambert, qui à propos d'échecs était maladroitement convenu qu'il y savait jouer, eut pour cette soirée l'honneur et l'ennui d'être préféré. Deux visages obscurs firent, avec M. le président, un piquet à cul levé. Je fus d'un vingt-un avec Mlle Éléonore, Sylvina, le chevalier et l'homme qui respirait. Nous apprîmes pendant la partie que celui-ci s'appelait M. Caffardot et qu'il était gentilhomme braconnier; car Mlle Éléonore lui fit beaucoup de questions relatives à la chasse; cet amusement noble, disait-elle, ce délassement des héros, qui cependant n'était pour M. Caffardot que celui d'un imbécile. On vit clairement que ce maussade personnage était très amoureux de Mlle Éléonore et que celle-ci voulait le bien traiter. Elle ne parlait qu'à lui, ne nous adressant la parole que lorsque le jeu l'exigeait indispensablement. C'était surtout du chevalier qu'elle ne faisait aucune mention; il ne fut pas assez heureux pour obtenir un seul regard de cette fière beauté, tant que dura la partie.