Le galimatias de Thérèse, imitation nécessaire à la vraisemblance du rôle qu'elle avait à soutenir, manqua de me faire éclater. La fausse Éléonore me serra la main: je me contraignis.

Elle ajouta:—Puis-je proposer à mon tendre ami de monter, au lieu de se morfondre au jardin? J'ai peine moi-même à supporter les injures d'une bise irritée… Venez, mon cher tout, venez avec assurance…—Oh! mais, mademoiselle!—Vous hésitez? cette retenue m'afflige à l'excès. Mon bon ami peut-il, après tant de semblables entrevues, pousser plus loin que moi-même la crainte de me compromettre?—J'entends bien, mademoiselle… Mais…—Serais-je digne d'un amant délicat, si par quelque imprudence j'exposais ma vertu, ma réputation à la moindre souillure?—Je ne dis pas que cela soit, mademoiselle… Mais… c'est que voyez-vous… la jeunesse… Et moi… au bout du compte… qui sens bien… car, je suis de chair comme un autre, et… quand le diable tente!… Mais si vous voulez absolument… Mais si vous permettiez…—Allez, amant sans estime, je reconnais à vos indignes soupçons le peu de fond que vous faites sur l'honneur d'Éléonore. Oubliez-la; ses yeux se dessillent. Elle retire sa foi, reprenez la vôtre, et que toute liaison cesse entre nous.

Après ce congé burlesque, donné avec la dignité ridicule d'une mauvaise actrice de tragédie, la feinte Éléonore referma la croisée, sans daigner écouter ce qu'on put lui répliquer. Nous rîmes comme des folles en rentrant dans nos lits. Je crus qu'il n'y avait plus qu'à me rendormir.

Mais point du tout. Peu de moments après, Caffardot, inquiet de sa disgrâce, prit sur lui, malgré le danger qu'il pouvait courir, de venir trouver la fausse Éléonore. Il frappa doucement.—«L'entendez-vous, mademoiselle, dit aussitôt Thérèse en se levant, mademoiseile, le voilà… Le laisserons-nous entrer… mademoiselle?…» Je fus sourde. En conséquence, Thérèse me crut endormie et fut ouvrir la porte mal graissée qui fit du bruit. Cependant Caffardot fut introduit. Un moment après, pour les mettre à leur aise et pouvoir jouir de ce qui allait se passer, je fis semblant de ronfler à petit bruit.

Je supprime de peur d'ennuyer, un long entretien préparatoire où la fausse Éléonore s'arrangeait tout au mieux pour faillir sans perdre l'estime de l'amoureux Caffardot, et celui-ci pour ne point faillir, et conserver toutefois les bonnes grâces de sa maîtresse. La pudeur se montrait d'un côté bien lasse et de l'autre terriblement sur ses gardes. Le rôle de Thérèse était difficile. Caffardot ne demandait à la véritable Éléonore que de la voir presser leur mariage: il y avait un obstacle. La mère du futur, qui savait l'aventure de l'enfant, avait fait avertir secrètement Mlle Éléonore que, si elle persistait à vouloir épouser son fils, elle publierait cette honteuse affaire, de manière à ne lui laisser de la vie l'espérance d'épouser qui que ce fût. Éléonore, retenue par là, tâchait de traîner les choses en longueur, jusqu'à ce que la mère, qui était infirme et vieille, pût mourir ou que les principes du fils se relâchassent enfin assez pour qu'il se trouvât quelque jour dans le cas d'être pris sur certain fait et forcé d'épouser. Mais la vieille s'obstinait à vivre, et Caffardot, de marbre, ou soutenu de la grâce, avait sauvé jusqu'alors sa précieuse innocence des pièges du diable et de Mlle Éléonore.

Thérèse, au fait de toutes ces circonstances, était obligée, pour ne se point trahir, de régler là-dessus ses paroles et ses actions.

CHAPITRE VII
Vengeance de Thérèse.

Préparez-vous, ami lecteur, à voir ici quelque chose d'incroyable… Mais pourquoi vous priver du plaisir de la surprise? Lisez, et vous croirez si vous pouvez. Quant à moi, si je n'avais pas été témoin, j'aurais bien eu de la peine à me persuader la possibilité de ce que je vais vous apprendre. Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Il y avait déjà quelque temps que mes gens argumentaient assez haut pour que je ne perdisse pas un mot de leur entretien, quand enfin la fausse Éléonore avança ce délicat et captieux raisonnement:—Cessez, dit-elle, de vous plaindre du retard que j'apporte à votre bonheur, mon cher Caffardot: il ne tient qu'à moi, je vous l'avoue, d'engager mon père à couronner dès demain, de son consentement, le vœu qui lie déjà nos destinées; mais l'extrême passion qui me possède ne s'accorde point avec le froid dénouement de ne devoir qu'au mariage la possession du plus aimable des mortels. L'hymen sera donc pour nous, comme pour le vulgaire, une affaire de convenance. Ah! que ne suis-je assez heureuse pour trouver dans mon amant… ces élans passionnés… qui m'élèvent quelquefois au-dessus de ces chimères qu'on nomme devoir, honneur, vertu!—Ah! que dites-vous là, mademoiselle Éléonore! quel oubli de ce que prescrit la sainte religion!—Eh! laisse un moment à part ta sainte religion, mon cœur, et réponds à cette simple question: si tu avais attaqué ma pudeur et que je t'eusse cédé, me mépriserais-tu?… Refuserais-tu de m'épouser?—Mais… non. Si j'avais promis… il faudrait bien que je tinsse parole… le parjure est un grand péché.—Eh bien! cher Caffardot, je suis, comme toi, l'ennemie du parjure: j'ai juré, dans mon amour excessif, de ne me lier indissolublement à toi que lorsque ta passion et la mienne auraient subi la plus forte des épreuves, lorsque je me serais assurée qu'après avoir joui de ton amante, tu sauras encore en connaître le prix, et que de même, après t'avoir possédé, j'en conserverai le désir, au point de souhaiter que nous soyons l'un à l'autre le reste de nos jours. Où en serions-nous, dis-moi, si après quelques mois de mariage, dégoûtés réciproquement, nous venions à détester nos liens? Or, si ce dégoût peut naître de la jouissance, ne vaut-il pas mieux en courir les risques avant les sacrements? Quelles délices, au contraire, si lorsque j'aurais fait pour toi ce qui, dit-on, déshonore une femme, je te vois rechercher avec le même empressement le bonheur de m'épouser! Quel rempart pour ma tendresse que la reconnaissance infinie dont je me sentirais redevable envers le plus généreux des amants!…»

Cela était trop subtil et trop pressant pour notre Joseph; il ne sut qu'y répondre… A quoi bon faire attendre plus longtemps le dénouement imprévu de cette singulière scène? L'amour… la nature… l'imbécillité elle-même, réunies contre les préjugés, remportèrent sur eux un complet avantage. Après plusieurs si, mais, cependant, le sot, que la fausse Éléonore comblait de caresses perfides, chancela… s'oublia… partagea le lit de la lubrique Thérèse… On peut s'en rapporter pour le reste à l'expérience et à l'avidité de cette actrice passionnée.