Nous rîmes beaucoup de cette nouvelle scène; et raisonnant à perte de vue sur tant d'événements étonnants nous arrivâmes sans nous être aperçus du trajet. Un laquais de monseigneur nous attendait aux portes de la ville, pour nous conduire à notre logement. La situation, la distribution et les meubles répondaient à l'idée que nous devions avoir du bon goût et de l'amitié de notre protecteur. Quand nous fûmes installées, le chevalier nous quitta pour aller embrasser son oncle, que nous le priâmes d'amener, le plus tôt possible, auprès de nous.
CHAPITRE XV
Où l'on fait une nouvelle connaissance. Arrangements raisonnables.
Nous logions chez une jeune veuve, d'une figure charmante et mieux élevée que ne le sont ordinairement les petites bourgeoises de province. Mme Dupré, c'est ainsi qu'elle se nommait, parut aussitôt que nous eûmes mis pied à terre et nous invita de la meilleure grâce du monde à prendre chez elle un dîner qu'elle avait eu l'attention de nous tenir prêt.
Cette aimable femme nous apprit, pendant le repas, que, née de parents assez pauvres, elle avait eu le bonheur de plaire à un vieux caissier, autrefois amoureux de sa mère, et qui, devenu dévot et infirme, s'était retiré de la capitale pour finir ses jours dans sa province. L'honnête financier, à qui le grand nombre de ses confrères ne se pique pas de ressembler, avait épousé, par reconnaissance, la fille de son ancienne amie et lui avait donné tout son bien. Les scrupules, l'âge, la maladie, enfin toutes les raisons possibles ayant empêché le dévot personnage de vivre en mari avec sa jolie épouse, elle n'avait été que sa compagne; au bout d'un an, il avait eu la bonhomie de mourir. En conséquence, Mme Dupré portait son deuil et jouissait de dix mille livres de rente et d'un riche mobilier. La vieille mère, pour lors malade, et qui ne dînait point avec nous, vivait avec sa fille. Ces femmes habitaient le rez-de-chaussée: nous disposions du reste de la maison et nous pouvions être chez nous aussi isolées que bon nous semblerait, mais on nous priait, avec la politesse la plus engageante, de ne pas user à la rigueur de cette facilité; ce que nous promîmes de bien bon cœur, car Mme Dupré nous avait tous charmés dès le premier abord.
La franchise avec laquelle cette jolie veuve nous mettait de la sorte au fait de ses affaires n'avait pas uniquement pour objet de satisfaire le besoin de jaser, si naturel aux femmes; l'attention qu'elle faisait particulièrement à Lambert, pendant ses récits, et l'air de chercher à lire dans les yeux de cet artiste l'impression que ce qu'elle disait pouvait faire sur lui nous fit deviner sur-le-champ que la sensible Mme Dupré le regardait déjà comme quelqu'un qui pouvait devenir pour elle un parti. Le cœur d'une jeune veuve qui n'a connu ni les plaisirs ni les peines du mariage est ardent à convoler. J'ai dit que notre compagnon était de belle figure; le trait était décoché et le cœur de l'hôtesse blessé au plus vif. Lambert sentait lui-même tout le prix d'une conquête qui lui offrait à la fois l'agréable et l'utile. Nous achevâmes de lui prouver qu'on avait sur lui des vues positives. Sylvina, trop honnête pour qu'un intérêt de coquetterie pût balancer en elle le devoir d'une sincère amitié, fut la première à presser Lambert de faire assidûment sa cour. Monseigneur, que nous vîmes le soir avec son neveu, fut enchanté du bonheur de notre ami. Quant à nous, après le tumulte du caprice, il était temps d'écouter la raison. Elle assignait la tante à l'oncle, et la nièce au neveu; nous nous arrangeâmes en conséquence et fûmes tous quatre fort contents.
CHAPITRE XVI
Comment l'objet de mon voyage est manqué.
Le président ne fut pas plus tôt de retour avec sa famille que nous eûmes sa visite. Il me présenta M. Criardet, le maître de musique du concert, artiste sexagénaire, dont la vaste perruque à la grenadière, annonçait l'antique talent. Ce grand personnage était suivi d'un ex-enfant de chœur qui succombait sous le poids d'une douzaine d'in-folio de musique. C'étaient tous les vieux opéras français et d'admirables cantates de différents maîtres. Je pâlis à la vue de ce grimoire, dont il me fut prescrit de faire désormais mon unique étude, afin d'être bientôt en état d'enchanter mes auditeurs. Il ne s'agissait plus ici de ce qui pouvait m'être familier: la musique italienne n'avait aucun accès dans ce pays ennemi des innovations. Elle y était traitée de frédons, de papillotage; on niait qu'elle fût chantante, qu'elle pût peindre, émouvoir. On n'y avait pas plus d'indulgence pour cette musique bâtarde, à la mode depuis quelques années, qui prend aussi le nom d'italienne à la faveur de quelques plumes arrachées au paon et dont ce geai maussade essaie maladroitement de se revêtir. Cette sévérité propre à garantir de la contagion du mauvais goût m'aurait paru raisonnable si la prévention des amateurs avait été fondée sur des connaissances éclairées; mais comme elle ne l'était que sur un respect fanatique pour le genre prétendu national, je méprisai fort leur entêtement et j'eus un pressentiment sûr du peu de succès qu'aurait mon talent dans une ville où la musique française était une espèce de religion.
En effet, accoutumée à la musique mesurée, phrasée, aux roulades, aux traits saillants et légers, je ne vins point à bout de saisir les beautés du genre établi. J'étais sottement fidèle à la mesure; je n'avais pas assez de timbre, j'éclatais de rire au milieu d'un ah!
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Le président et M. Criardet y perdaient leur science. Ils m'excédaient; je les envoyais paître; un jour, enfin, monseigneur survint pendant qu'on me persécutait pour me faire brailler Ah! que ma voix me devient chère, etc., tandis que je maudissais le malheur d'en avoir une qui m'exposait à tant d'ennuis. Monseigneur, qui haïssait la musique française, et surtout les pédants, mit M. Criardet à la porte, lava la tête au président, lui soutint que mon chant était fait pour plaire partout ailleurs que dans une ville barbare, digne patrie de l'ignorance et du mauvais goût, et conclut en assurant qu'il ne souffrirait pas que je débutasse au concert, dût-il payer le dédit de mon engagement, ou faire venir à ses frais, pour me remplacer, quelque vétérane des chœurs de l'Opéra.