Ce fut la rancuneuse Camille, dont on était bien éloigné d'interpréter la perfide joie, qui se chargea de donner les ordres nécessaires. Elle alla trouver l'exécrable duègne, qui se mit aussitôt à l'ouvrage. On convint d'apporter le chocolat tout versé dans quatre tasses: deux blanches empoisonnées, dont Camille aurait soin de présenter, l'une au chevalier et l'autre à sa sœur; et deux coloriées, naturelles, dont une serait pour le frère et l'autre pour Camille elle-même. Le père Fiorelli était déjà depuis longtemps à la taverne. Le crime ainsi concerté, Camille rejoignit la compagnie…

Mais à peine fut-elle rentrée qu'un frisson violent agita tous ses membres; son visage devint pâle, livide… elle s'évanouit. On s'empressa de la secourir, on lui fit respirer des sels: elle revint… «—Ah! mes amis, que je suis heureuse», s'écria-t-elle avec une espèce de transport, voyant qu'on n'avait pas encore servi le chocolat, «mes chers amis, gardez-vous de goûter du fatal breuvage qui va paraître… il y va de tes jours, ma pauvre Argentine… et des vôtres, cruels, tendant en même temps les mains à sa sœur et au charmant chevalier.

Puis elle leur conta ce dont il s'agissait, comment son abominable confidente l'avait excitée au fatal projet, comment elle avait eu la faiblesse de s'y prêter. Sa confession était mêlée des épithètes les plus outrageantes pour elle-même… On entendit enfin le pas de l'exécrable exécutrice. Camille pria qu'on se contraignît. La duègne parut avec un front assuré, portant les quatre tasses sur un plateau. Elle vanta beaucoup la qualité du chocolat et le talent qu'elle avait de le préparer supérieurement. Puis, ayant fait un second voyage pour apporter des échaudés, elle vit avec joie que chacun avait devant soi la tasse qui lui était destinée: on paraissait attendre, pour déjeuner, que la boisson, qu'on transvasait des tasses dans les soucoupes, fût un peu refroidie. Cependant Géronimo dit qu'il ne se sentait point d'appétit et remit une des tasses coloriées sur le plateau. L'infâme empoisonneuse, trompée par la couleur, demanda cette tasse, et de là, forte, donna d'elle-même dans le piège qui venait de lui être tendu. Pendant qu'elle avait été dehors, on s'était hâté de substituer proprement au chocolat naturel, qui était en premier lieu dans la tasse coloriée, celui que devait avaler l'un des deux proscrits. Géronimo, cruel comme tous les lâches, ne put être dissuadé de venger ainsi sa chère Argentine. Le chevalier, effrayé de tout ce qui se passait, n'osa avertir la perfide duègne. Géronimo avait prévu sa gourmandise; lorsqu'elle emporta le chocolat, il la suivit, sous prétexte de se faire donner quelque chose qu'il demandait, mais en effet pour empêcher qu'elle ne partageât avec quelque domestique la fatale mixtion. Il eut la satisfaction de la lui voir avaler avec sensualité.

L'effet fut prompt. D'affreuses convulsions l'annonçaient presque sur-le-champ; une servante effrayée courut appeler des docteurs; mais ce fut en vain: la duègne, vomissant mille imprécations, voulut noircir en mourant la coupable et repentante Camille: la scélérate, heureusement, ne savait pas un mot de français: ses dépositions décousues ne furent comprises ni des médecins, ni des spectateurs: il était évident qu'elle-même avait préparé le chocolat. Celui qui existait encore, et qu'on avait mêlé, constatait quelque dessein criminel; mais ce secret demeurait entre les intéressés et ne pouvait se découvrir. La duègne venait d'exhaler son âme atroce quand le père Fiorelli rentra. Le crime de son amie fut regardé comme un acte de démence et n'eut aucune suite.

CHAPITRE XXIX
Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur et de son neveu.

D'Aiglemont vint nous voir aussitôt qu'il sortit de la maison fatale. Le récit de son aventure nous glaça d'effroi. Que je sentis bien dans cette occasion importante combien j'aimais ce charmant infidèle! j'étais si frappée du danger qu'il avait couru que je doutais encore si c'était bien lui qui me parlait; je le touchais pour m'en assurer. Tour à tour, je versais des larmes et je témoignais une joie extravagante. Sylvina n'était pas moins affectée. Notre sensible hôtesse, malgré les griefs, donnait aussi de la meilleure foi du monde des marques d'un vif intérêt. D'Aiglemont nous rendait avec des charmants transports nos caresses empressées. Nous lui fîmes jurer de ne plus fréquenter les dangereuses Italiennes. Ses regards passionnés m'assuraient le plus éloquemment du monde que j'allais être dorénavant l'unique objet de ses hommages. Je méritais en effet cette préférence. Je valais assurément mieux que les sœurs, quoiqu'elles fussent très bien: j'avais la première fraîcheur du plus beau printemps; susceptible de les égaler un jour dans leurs talents, j'en avais beaucoup d'autres qui leur manquaient: mon éducation était plus cultivée, j'avais plus l'usage du monde, j'étais surtout plus aisée à vivre; en un mot, je pouvais me flatter, sans orgueil, d'être autant au-dessus d'Argentine que celle-ci me paraissait au-dessus de sa sœur, quoique au premier coup d'œil il ne fût peut-être pas aisé de marquer entre nous une si grande différence.

Le chevalier, devenu sage, se borna donc à me faire la cour. Je n'aimais plus Géronimo. Le moment où l'on se souvint qu'il avait montré de la faiblesse avait été celui de ma guérison. Les femmes détestent les poltrons: eussent-ils d'ailleurs tout ce qui peut nous séduire, les braves leur sont toujours préférés avec moitié moins d'agréments. A plus forte raison, quand d'Aiglemont, aussi brave qu'aimable, voulait bien rentrer dans ses droits, le pusillanime Fiorelli n'était-il pas fait pour en conserver?

Cependant, quoique nous nous trouvassions tous parfaitement bien de notre nouvel arrangement, il dura peu. Monseigneur, qui connaissait l'impétuosité de son neveu, sa fragilité, sa confiance trop généreuse, n'était pas sans inquiétude. Il tremblait que l'aimable fou ne se rapprochât des Italiennes ou que leur frère disgracié ne leur jouât quelque tour ultramontain. On murmurait d'ailleurs certains complots de la part des bourgeois qui avaient été si bien battus. Toute la ville en voulait au chevalier; il était surtout abhorré chez le président, quoiqu'on ne parlât pas ouvertement des véritables griefs que cette famille pouvait avoir contre lui. En un mot, monseigneur, pour sa propre tranquillité, pria son neveu de se rendre promptement à la maison paternelle et promit de le ramener à Paris sous peu, devant y retourner lui-même, pour remercier la cour d'une abbaye de vingt mille livres de rente dont elle venait d'augmenter ses bénéfices. Une courte absence fut la seule condition que le meilleur des oncles mit à l'engagement qu'il prit, de son propre mouvement, de payer toutes les dettes de son neveu et de lui donner par an deux mille écus. Cette convention était trop avantageuse pour mon bel ami, pour que je voulusse le retenir auprès de moi; je fus la première à solliciter son éloignement. Il paraissait désespéré de me quitter. Je n'étais pas moins affligée. Nos adieux furent tristes et touchants. Il partit.

Dès lors, plus de plaisirs pour nous. Le beau d'Aiglemont en était l'âme. Il en eût fait naître dans un désert. En vain, les deux officiers, conservés par Sylvina sur un pied d'égalité qui me donna mauvaise opinion de leur délicatesse, commençaient d'avoir quelque lustre, n'étant plus éclipsés par d'Aiglemont; ce que Sylvina trouvait excellent pour elle, ne me parut pas digne de moi; ces amis commodes eurent beau me solliciter tous deux très vivement, ils ne réussirent point, et ce fut à leur grand étonnement que je leur préférai notre charmant prélat, qui, mécontent des écarts de Sylvina et plus épris de moi que jamais, à ce qu'il disait, s'était remis à me faire sa cour.

CHAPITRE XXX
Dénouement des grands événements de cette seconde partie et leur conclusion.