J'allai ensuite épier Mme Dorville, chez qui je fus charmée de voir aussi de la lumière. Je la croyais couchée avec d'Aiglemont; mais je vis, à mon grand étonnement, sur un fauteuil, la livrée et le chapeau du laquais de la dame. Les rideaux du lit étaient fermés. Je ne pus rien voir pour cette fois.
Ce fripon de chevalier, pensai-je, sera sans doute chez Sylvina; et monseigneur où sera-t-il? chez lui, tout seul! le pauvre homme! J'eus un moment envie d'aller le trouver. Je voulais cependant voir ce qu'on faisait chez Sylvina. Mais c'était bien Sa Grandeur elle-même qui lui tenait compagnie. Ils ne dormaient pas; ils causaient en riant, groupés voluptueusement et découverts à cause de la chaleur.
Je revins chez moi très curieuse de savoir où pouvait être d'Aiglemont. Sydney, pour me laisser jouir paisiblement de mes nouvelles possessions, n'était pas venu, comme à l'ordinaire, partager mon lit. Je n'hésitai point, et tirant à moi le suspensoir destiné à la correspondance de mon appartement à celui d'Aiglemont, je pris le chemin de chez lui et parvins à son antichambre. La porte de la chambre à coucher n'était point fermée. J'entrai à la faveur des ténèbres. En tâtonnant autour de son lit, je mis la main sur la tête d'une femme qui s'éveilla et fit un cri dont le sommeil du chevalier fut à son tour interrompu. C'était la chaste Thérèse qui partageait ainsi sa couche; il dit plusieurs fois: «Qui va là?» Je me mis à rire; il se leva, chercha de son mieux le joyeux lutin et passa si près de moi, comme j'allais m'échapper, que je me trouvai à portée de lui appliquer sur les fesses un bon coup du plat de ma main; en même temps je poussai la porte et, tournant la clef, je les enfermai. Pendant que les pauvres gens étaient, l'un fort surpris, l'autre fort effrayée, je regagnai tranquillement ma chambre et me mis au lit.
CHAPITRE XXI
Conversation moins obscène pour le lecteur que pour les interlocuteurs eux-mêmes.
La malice d'enfermer d'un côté le couple libertin n'ayant eu pour objet que de favoriser ma retraite, Thérèse put à son tour s'esquiver sans peine par le dégagement de la garde-robe. Le lendemain il fut beaucoup question de l'aventure nocturne du chevalier. Il eut beau se plaindre d'avoir été lutiné et claqué, on le traita de visionnaire. Il n'eût tenu qu'à lui de faire appuyer sa narration par un témoin, mais il n'en fit rien. Personne n'y ajoutait foi. Sylvina seule inclinait à croire qu'il pouvait y avoir des revenants.—Pour moi, dit Soligny, je n'ai pas peur. J'ai près de moi le brave Monrose; si les esprits me livrent la guerre, je n'hésiterai pas de l'appeler à mon secours.—Je ne suis pas non plus fort peureuse, disait Mme Dorville; nous ne sommes pourtant que deux femmes dans l'appartement.—Et moi donc, qui suis seule, interrompit Sylvina, je n'oserai plus me coucher.—Monseigneur souriait, Sydney faisait un peu la mine, ne doutant plus que la lutinerie ne fût un de mes tours. Je vins cependant à bout de le rassurer, ayant trouvé le moyen de lui apprendre pourquoi j'avais fait la folie d'aller chez le chevalier, et comment il n'était pas seul.—Vous verrez, mesdames, disait d'Aiglemont, qu'on sera forcé de faire venir ici garnison pour vous garder; car si nous nous offrions, vous craindriez poliment de nous fatiguer.—Non, pas moi, dit aussitôt la Dorville; venez, venez, chevalier, je vous prendrai volontiers.—Quant à moi, je m'en tiens à mon petit voisin, répliqua Soligny; il est cependant dormeur, et malgré toute la bonne volonté que je lui suppose, il serait possible qu'on m'enlevât sans qu'il s'en aperçût. Cela était dit pour le gros Kinston, à qui il fallait donner à entendre en passant que le voisinage de Monrose était tout à fait sans conséquence.—Mon état, dit monseigneur, m'empêche de demander du service. On voit peu d'évêques en sentinelle.—Peste, répliqua Sylvina, vous êtes sans contredit la plus sûre garde en cas de lutins. D'un mot d'exorcisme vous en dissiperiez une armée. C'est vous, prélat, que je retiens pour me garder…
Tous ces propos étaient fort réjouissants pour moi: je ne disais rien, on m'agaça.—Notre espiègle de Félicia, dit le chevalier, ne nous dit pas si elle est sujette à la peur. Cependant, si messieurs les revenants ont un peu de bon sens, ils ne l'oublieront pas sans doute.—J'en serais bien fâchée, dis-je d'un ton badin; et Sydney venant de nous quitter pour un moment, j'ajoutai que je ne demanderais pas mieux qu'il m'en arrivât autant qu'à d'Aiglemont.—A la bonne heure, répliqua celui-ci, mais, s'il vous arrive d'être visitée par le lutin, priez-le de ne pas frapper si fort; il touche tout de bon, je vous jure, quoiqu'il paraisse un diable de fort bonne humeur.—Vous faisiez peut-être quelque sottise, chevalier, si vous aviez mérité d'être fessé?—Je ne me rendis pas assez maîtresse de ma physionomie. Il vit bien que j'entendais finesse à ce qui venait de m'échapper, et commençant à me soupçonner d'être le lutin, il me fit du doigt une menace badine… Mais déjà la conversation avait changé de sujet. Nous ne poussâmes pas la galanterie plus loin, nous réservant in petto de reprendre l'entretien en temps et lieu.
CHAPITRE XXII
Dont la plus grande partie peint des caprices qui ne sont pas du goût de tout le monde.
J'allais tous les jours au délicieux labyrinthe avec sir Sydney, qui ne se rendait pas moins cher à mon esprit par les charmes du sien qu'à mes sens par la vivacité et la suite de ses transports amoureux. Plus nous vivions ensemble, plus nous nous attachions l'un à l'autre. Les rapports croissaient, la disproportion des âges disparaissait; en un mot, nous étions parfaitement heureux de nous aimer. Il m'avouait que désespérant, avant de me connaître, de devenir jamais heureux, je le guérissais néanmoins de la sombre mélancolie. Je lui prouvais, en effet, par des raisonnements assez justes, qu'il reste des ressources dans les situations les plus cruelles, dès qu'on a pu sauver du premier moment du malheur sa raison et sa santé. Quant à la passion que sir Sydney me témoignait, j'avais grand soin d'y donner des entraves, en répétant sans cesse que je ne pouvais agréer ni rendre un amour exclusif. Cependant, malgré ma façon de penser bizarre, je ne laissai pas de prendre un grand ascendant sur l'esprit de sir Sydney, qui s'y accoutumait et manquait d'arguments pour la combattre. Mais le système de la pluralité des goûts n'est-il pas autant à l'avantage des hommes qu'au nôtre? Heureusement il devient à la mode. En vain, quelques philosophes de mauvaise humeur, entichés d'un reste de morale du vieux Platon, traitent-ils de fous, de dépravés ceux qui embrassent la nouvelle secte. Ces heureux prosélytes me semblent au contraire les seuls philosophes, et leurs détracteurs ne font que radoter: laissons-les blâmer, gémir, et jouissons.
On se souvient que d'Aiglemont me soupçonnait d'être le lutin qui l'avait claqué la nuit. J'en convins quand nous nous trouvâmes à portée de nous éclaircir à cet égard. Mais je le mis au désespoir en refusant de lui apprendre comment j'étais venue à bout de pénétrer dans son appartement, dont il était sûr d'avoir bien fermé la première pièce.—Tu ne m'aimes plus, Félicia, me disait-il tristement; te voilà affublée d'un amant qui pourrait être ton père et qui va gâter ton esprit par le sérieux du sien. Si tu lâches une fois la bride aux goûts bizarres, tu es un sujet perdu pour le plaisir. Ne t'amuse pas à penser, crois-moi: n'éloigne pas la jeunesse et ne sois pas assez dupe pour faire des sacrifices à un homme qui ne saurait lui-même en faire assez pour mériter quelques faveurs de ta part. C'est moi qu'on éloigne! et c'est par belle passion pour sir Sydney, notre doyen! Et qui fait cette insigne sottise? La plus jeune de nos folles, la méconnaissable Félicia!—Tout cela est fort bien dit, chevalier, lui répondis-je; mais il n'en sera ni plus ni moins, vous ne saurez pas encore par où je suis venue chez vous. Cependant, pour vous prouver que je ne suis pas une bégueule, suivez-moi.
Je le conduisis au charmant labyrinthe. Il ne fut pas moins frappé que je l'avais été moi-même des beautés de ce lieu champêtre; il y éprouva de même que moi de combien les plaisirs de l'amour y étaient plus piquants. Il y avait quelque temps que nous n'avions offert ensemble de sacrifices à la bonne déesse, nous trouvâmes dans notre jouissance tous les charmes de la nouveauté. Puis nous nous contâmes réciproquement comment nous nous arrangions depuis que nous étions chez sir Sydney. Je ne lui cachai point que celui-ci me plaisait et que je vivais avec lui; mais je ne dis rien des machines d'en haut ni de l'usage que j'en avais déjà fait.—Quant à moi, dit le chevalier, malgré mes plaisirs variés dont on jouit ici, je commençais à m'y déplaire, quand heureusement je me suis avisé que la jolie Thérèse pouvait m'y faire passer des nuits agréables. Mme Sylvina est si fort à mon oncle, elle a d'ailleurs une si mince opinion de mes talents, qu'il n'y avait rien à faire de ce côté-là. J'avais donc débuté par traiter assez bien mon ancienne connaissance, Mme Dorville; mais je ne suffisais pas, j'avais pour lieutenant un grand coquin de laquais. L'autre jour, venant chez elle, sans penser à rien, je le vis de l'antichambre dans une glace qui répétait leur image: le drôle rendait, portes ouvertes, un service impromptu sur le pied du lit à son affamée maîtresse; j'eus la constance d'attendre jusqu'à la fin, ils firent toilette commune, et M. Hector ne referma point le ferme outil de sa bonne fortune sans que la reconnaissante dame y eût appuyé le baiser le plus passionné. Mme Dorville peut prendre un grand laquais de plus et se passer de moi. Piqué de cette découverte, je me rabattis sur milady Kinston. Mais la bizarrerie des goûts de cette belle me força bientôt à la retraite. Ce qu'il est de plus naturel de faire aux femmes est précisément ce dont elle se soucie le moins; il lui faut des extravagances; tantôt elle veut qu'on la traite comme un mignon, tantôt qu'on lui fasse… ce que tu me refusais si cruellement la première nuit de nos folies… quelquefois sa bouche est jalouse de l'offrande que…—Fi, la vilaine», interrompis-je, dégoûtée de cette image.—Vous avez raison, répliqua le chevalier, cela vous révolte; cependant, apprenez, ma chère Félicia, que la passion convertit souvent en plaisirs sublimes des goûts monstrueux auxquels on ne peut d'abord songer sans horreur. J'ai fait avec des femmes très ordinaires, mais pour qui j'avais des instants de délire, des folies dont j'étais étonné moi-même en m'y livrant avec délices. Je n'aurai ni la mauvaise foi de nier que ces irrégularités m'ont ravi, ni l'entêtement de soutenir qu'elles soient par elles-mêmes de véritables moyens de jouir. Tout cela gît dans l'imagination. C'est elle qui nous entraîne, qui vient aisément à bout de nous faire faire les choses qui répugnent le plus à la raison et même à la nature; le caprice bouleverse tout; mais ce désordre tourne au profit du plaisir…