CHAPITRE XXV
Hors-d'œuvre à peu de chose près.

Est-ce un songe, madame? me dit mon malade presque aussitôt qu'il put parler. Par quel miracle me trouvé-je enfin parmi des êtres sensibles, moi qui depuis si longtemps… Je vis!… et c'est vous… vous que je ne connais point, mais qui êtes pour moi l'objet du plus étrange étonnement!—Je vous entends, monsieur. Ce portrait qu'on a trouvé près de vous… certaine ressemblance…—Elle est frappante. Mais vous avez un cœur compatissant et la cruelle de Kerlandec…—Un chirurgien habile que Sydney avait envoyé de Paris, et qui ne bougeait d'auprès du blessé, remarqua que cet entretien causait trop d'émotion au malade. Il me pria de m'éloigner.—Je ne doute plus, Félicia, me dit le chevalier, que je rencontrai en sortant, et qui ne prenait pas fortement à cœur l'état de notre infortuné, je ne doute plus qu'après avoir guéri cet aventurier, il ne faille retenir le docteur pour vous-même. Vous voilà concentrée dans la tristesse, hospitalière en forme, pénétrée de l'air malfaisant de la chambre d'un malade; nous aurons bientôt la douleur de vous voir l'être à votre tour. Quelque fièvre opiniâtre, ou tout au moins quelques sombres vapeurs seront le fatal salaire de vos empressements charitables. Plus de plaisir! plus de volupté: quel oubli de la nature! quelle contagion du malheur! vous me feriez devenir de bronze! De la sensibilité, ma chère Félicia; mais jusqu'à l'oubli de vous-même exclusivement.

Il est vrai que les facultés d'aimer, de jouir étaient totalement suspendues en moi, mais chez nous autres femmes de plaisir, ces révolutions sont de peu de durée et ne tirent point à conséquence. Je prouvai bientôt au charmant chevalier que je ne prétendais pas m'oublier. Et même la santé de notre convalescent exigeant que je le visse beaucoup moins, puisque je lui retraçais si vivement ses malheurs, je me rendis à la société et me retrouvai bientôt au courant de mes habitudes. Mille plaisirs assaisonnés de toutes les variétés que nous savions pouvoir seules éloigner le dégoût remplissaient nos heureux moments.

Entendre le chevalier raconter ses innombrables galanteries n'était pas le moins amusant de mes passe-temps. Il lui était arrivé des aventures si plaisantes, il les contait avec tant d'agréments et de feu, que le plaisir de l'écouter ne manquait jamais de conduire à celui de réaliser ce qu'il savait si bien peindre. J'aurais eu de quoi grossir beaucoup mon ouvrage si cet aimable libertin avait daigné jeter sur le papier son histoire; mes lecteurs m'auraient su un gré infini de la leur avoir transmise. Mais paresseux et peu jaloux d'être célébré, il a refusé cruellement de me donner un d'Aiglemontana. Bien loin de vouloir écrire, il trouve mauvais que je me donne ce plaisir: en un mot, ce censeur dont j'ai déjà parlé deux fois, et qui voulait me dissuader d'écrire ma dix-huitième fredaine, à la fin cependant il me laisse faire, sans doute parce qu'il n'est plus temps que je recule. D'ailleurs, il ne contrarie jamais au point d'être lui-même le plus entêté. Mais finissons cette digression par le récit d'une aventure presque incroyable arrivée à ce héros, et qui fera voir combien l'on perd à n'avoir pas une collection de ses folies: c'est lui qui va parler.

«Vous savez, ma chère Félicia, comment en dernier lieu j'ai eu le courage d'aller passer quelque temps chez moi, pour complaire à mon oncle. L'honnête ville qui m'a donné le jour a pour habitants des gens à peu près de la force de ceux que nous avons vus là-bas. Mêmes préjugés, mêmes ridicules; les hommes aussi sots, les femmes aussi faciles, malgré l'étalage pompeux des plus grands sentiments.

«J'étais reçu dans toutes les maisons, et tout ce qu'il pouvait y avoir de passable était à peu près à mes ordres, mais je ne voyais rien qui pût m'amuser à certain point. Je répugnais d'avoir à partager avec des maris maussades, à corrompre d'imbéciles Argus, à me contraindre avec des mères et des tantes ridicules; en un mot, je ne visais à rien, sinon à la femme d'un quidam revêtu depuis peu d'un emploi lucratif, mais qui, malgré ses avances, avait toutes les peines du monde à se faufiler avec la soi-disant bonne compagnie: la dame était très jolie, fraîche, parfaitement bien faite. Elle avait entrevu Paris, son hibou de mari lui devait son état, elle affectait les manières aisées, se parait, visait à l'élégance, femme d'assez d'esprit d'ailleurs, mais ayant le travers d'une grande intrigue avec certain officier, un de ces hommes qui ont puisé leur perfection dans les romans, pour qui le bonheur suprême est d'être montrés au doigt, comme le héros de grandes aventures amoureuses, d'être canonisés par d'antiques femmes à passions, et révérés des apprentis Céladons, un personnage, en un mot, parfaitement ridicule à cet égard, et d'autant mieux dans son jour que, de son côté, l'époux avait la manie de jouer le philosophe, de chérir le rare Sigisbé, de n'agir que par ses conseils. Souffler à ces deux messieurs une femme si préoccupée était un bon tour à leur jouer pour que je négligeasse de faire naître les moyens. Je répugnais cependant beaucoup à me mettre aux petits soins auprès de ces bourgeois; je m'épouvantais des obstacles qu'allait rencontrer ma fantaisie; mais voici comment le hasard me servit.»

CHAPITRE XXVI
Suite du précédent.

«Un de mes amis pressentit la dame sur le désir que j'avais de lui faire ma cour. La permission de me présenter fut accordée et le jour pris: c'était celui de certaine assemblée; nous devions nous rendre une heure avant celle de la coterie, avec qui je me proposais bien de ne pas me rencontrer. Cependant ce grand jour arrivé, quelque affaire imprévue retient mon introducteur, il me fait savoir qu'il ne pourra pas m'accompagner; mais il me conseille d'aller seul. La dame était prévenue et peu faite d'ailleurs pour qu'un homme comme moi se piquât avec elle d'une bien rigoureuse étiquette. Je pars donc. Il était déjà plus que sombre, je trouve à la porte un valet endimanché, qui me dit que madame est visible; l'escalier est faiblement éclairé: dans les deux premières pièces, point de lumière et personne; mais tout est ouvert; je vois plus loin une femme; elle m'entend, elle vient au-devant de moi, tenant un flambeau. C'est la maîtresse de la maison, elle-même, se plaignant un peu bourgeoisement de la négligence et de la désertion de ses gens, ciel! c'est vous, monsieur le chevalier! que je suis honteuse!…—le pied lui manque en même temps sur le parquet trop soigneusement frotté, elle tombe à la renverse, la bougie s'éteint. Je me précipite, mais quel singulier hasard! tandis que de la meilleure foi du monde je veux m'empresser à secourir la dame, ma main rencontre une gorge d'une fermeté… ma charité s'oublie. On veut se relever, j'embrasse, on retombe: les ténèbres me rendent entreprenant: la bizarrerie des attitudes me favorise. Je gagne du terrain: une cuisse de satin, potelée, dure, conduit ma main sur le plus délicieux bijou… je l'agace… on crie tout bas:—Ah! monsieur!… quelle horreur!… si mes gens… mon mari… si quelqu'un…—Je sentais déjà la nécessité d'abréger. Cependant, trahie par la nature, déjà la belle donnait des preuves non équivoques de l'impression que je faisais sur ses sens; je pousse la témérité jusqu'au bout, malgré l'incongruité du lieu; on résiste à peine; je donne l'assaut, je suis vainqueur… Mais quelle surprise! que ne peuvent pas le tempérament et l'occasion? on me rend mes baisers; on me presse avec fureur! on seconde mes efforts! j'ai déjà toute ma raison! on n'a pas encore recouvré la sienne, c'est moi qui seul commence à craindre que nous ne soyons surpris… Mais bientôt on me repousse violemment, on se dérobe, le flambeau se retrouve, on fuit en marmottant quelques exclamations de honte et de repentir. Je n'y conçois plus rien. Cependant je ne perds pas la tête; je descends, et retrouvant à son poste le soi-disant portier, je me plains de n'avoir trouvé dans les appartements ni lumière, ni domestique pour annoncer. A force d'appeler, de crier, il fait paraître un lourdaud, dont le visage est enfariné et qui se tord les bras pour endosser à la hâte une casaque trop étroite. Celui-ci me précède une chandelle à la main. Pour lors, la dame, tant soit peu remise et ayant enfin chez elle deux bougies, me reçoit l'œil humide, le visage encore animé d'un incarnat expressif. Le laquais, grondé et menacé d'être mis à la porte, va tristement éclairer les pièces dont l'obscurité venait de m'être si favorable.

«Éclaircissements, reproches, sanglots, lamentations outrées de la part de la dame; de la mienne, humble repentir, serments passionnés. Nous nous arrangeons pour le secret. On exige pour condition du raccommodement que tout ceci, regardé comme non avenu, n'aura aucunes suites, et cela vu le tendre amour que l'on convient d'avoir pour le méritant Sigisbé…—Non madame, s'écrie celui-ci, sortant d'un cabinet de toilette où il s'était caché par jalousie, effrayé de ma réputation, et voulant savoir comment se passerait cette première entrevue avec sa maîtresse. Il n'avait rien pu voir, la pièce où nous causions alors séparant du cabinet celle où notre passade s'était faite.—Non, dit-il, ne vous privez point du plaisir de conserver monsieur, je n'y ferai point un obstacle… Perfide! monstre d'inconstance et de libertinage!…—Monsieur! monsieur, interrompis-je, piqué de la liberté qu'on prenait de s'emporter en ma présence, songez à ce que vous devez à madame et à moi, que ces vociférations offensent…—Quoi, monsieur? pensez-vous…—Vous imposer silence, monsieur.—A moi, monsieur!…

«Cependant, confuse de son aventure, assommée de l'apparition subite du Sigisbé, et s'effrayant de notre querelle, la dame se trouva mal. Le soin de la secourir suspendit nos propos. Je tirai la sonnette, et, avant d'être vu des gens, je me retirai. Je ne sais comment le rival outragé fit pour s'échapper à son tour; mais il me joignit presque aussitôt. Nous nous battîmes, lui furieux, moi remplissant de sang-froid le devoir d'un homme de cœur. Je le ménageais; il brisa son épée contre la garde de la mienne, qui le blessa légèrement au bras. Je le reconduisis chez lui. Nous nous réconciliâmes. Il ne manquait à ce brave garçon que d'être un peu plus homme du monde et de ne pas aimer à filer si ridiculement le parfait amour. Ce qu'il y avait, selon lui, de fort malheureux dans son aventure, c'est qu'il devait partir incessamment, son congé touchant à sa fin. Il eût bien désiré d'emporter dans son cœur la pensée de son amante aussi pure et le souvenir de son demi-bonheur sans mélange de regrets; mais je vins à peu près à bout de lui prouver que loin de s'affliger d'une bagatelle, il devait, au contraire, s'estimer trop heureux, puisque désormais il allait savoir à quoi s'en tenir sur le compte des femmes, et que, se trouvant relevé de ses serments, il ne tiendrait qu'à lui de se mettre avec une nouvelle maîtresse sur un meilleur pied. On remarquera qu'il n'avait pas eu la dame qui le contenait, par des menaces effrayantes, de se donner la mort, s'il exigeait absolument qu'elle déshonorât son aimable époux. Le trop crédule amant n'avait pas osé devenir heureux à pareil prix, sottise de part et d'autre; voilà à quoi aboutissent toutes ces belles chimères. Une femme a du tempérament; elle le nie à son amant, à elle-même. Cependant elle se permet d'aimer; mais elle sépare l'âme des sens et faisant tout pour l'une, rien pour les autres, ceux-ci se révoltent à la première occasion. Un écumeur survient, qui moissonne dans le champ que le cultivateur timide a pris tant de peine à mettre en valeur.»