«Ma mère était à la campagne. Mon père allait l'y rejoindre, déplorer avec elle la perte de ses biens, et l'assurer que si elle voulait se conformer à ce que les circonstances allaient désormais exiger, il la chérirait également et ne la rendrait pas moins heureuse… Mais quel désespoir pour ce galant homme! Il était minuit; il n'avait point annoncé son arrivée… Il vole à l'appartement de sa femme… Elle dormait dans les bras de son nègre. Mon père, furieux, perce l'infidèle de plusieurs coups d'épée, l'Africain se précipite, échappe à la mort, donne l'alarme. Mon père, à peine regardé comme le maître, se voit bientôt environné de ses propres gens armés contre lui. Un seul valet de chambre, ancien compagnon de ses travaux militaires et digne, par son courage, de servir le plus brave des maîtres, se joint à lui. Ils défont sans peine leurs lâches agresseurs, puis s'enfuient, emportant quelque argent et les diamants de ma coupable mère.
«Cependant, cette affaire devint publique et prit la plus odieuse tournure. Il ne fut pas fait mention du nègre surpris au lit: on accusa mon père de s'être vengé, par un infâme assassinat, d'avoir vu échouer de grandes vues d'intérêt… Pardon, madame, souffrez que je m'interrompe un moment… Mon imagination ne peut s'arrêter sans horreur sur tant d'injustices… Se peut-il que le Ciel ne se charge pas de la vengeance de certains crimes, quand l'impuissance des hommes…—Hélas! mon cher comte, lui dis-je, le Ciel se mêle on ne peut moins de nos misérables affaires, mais…—Il ne m'écoutait pas. Sa tête était penchée sur sa poitrine. Il demeura quelque temps plongé dans une rêverie profonde… Il se remit enfin et continua son intéressante narration.
CHAPITRE XXIX
Suite de l'histoire du comte.
«On procéda contre mon père avec la dernière rigueur. Homme de grand mérite et peu courtisan, il avait de puissants ennemis; leur nombre l'accabla. Le peu de bien qu'il avait fut confisqué. Un honnête curé eut pitié de moi, me prit dans sa maison et me donna une aussi bonne éducation que ses minces revenus pouvaient le permettre; mais je perdis au bout de quelques années ce charitable ecclésiastique. Mon père était mort peu de temps auparavant en Russie. Je demeurai donc seul, sans biens, sans appui, forcé de saisir la première occasion que le hasard pourrait m'offrir de me procurer les moyens de subsister. J'étais encore trop jeune et trop petit pour me faire soldat. Le bon curé m'avait laissé quelques louis; je me rendis à Lorient, où je m'embarquai pour les Indes, sans autre dessein que celui de fuir une odieuse patrie.
«Cependant, écrivant passablement et ne manquant pas d'intelligence, je me rendis nécessaire à bord, et m'étant acquitté de diverses fonctions avec succès, je gagnai l'estime et la confiance des officiers.
«Je supprime des détails inutiles. Au bout de quatre ans, je revins avec une assez bonne somme, formé, instruit, et à même de pousser ma fortune; mais le destin devait s'y opposer: il me préparait, sous un tapis de fleurs, un piège où je devais me précipiter, pour être à jamais malheureux.
«J'étais à Brest sur le point de me rendre à Paris, avec le projet d'y placer mon argent, de faire réhabiliter, s'il était possible, la mémoire de mon père et de le venger; de trouver, en un mot, une sorte de félicité dans la satisfaction de l'honneur consolé.
«Je vis un jour, me promenant près de la mer, plusieurs canots ornés de banderolles et de guirlandes, portant une compagnie joyeuse de musiciens. On revenait d'une partie de plaisir dans la rade, et l'on côtoyait le rivage avant de rentrer dans le port. Je fus curieux de voir le débarquement.
«Parmi plusieurs femmes très jolies, une surtout se faisait remarquer par une beauté, par une taille, un maintien, des grâces, une physionomie qui lui donnaient l'air d'une divinité… Je fus frappé… Je m'informai d'elle; on m'apprit qu'elle se nommait Mme de Kerlandec, que son mari était capitaine de haut bord et devait partir le lendemain pour très longtemps. Il venait de donner cette fête pour prendre congé d'un de ses amis et se distraire un peu du chagrin de quitter une femme si belle, dont on le disait adoré.
Adoré! Cette dernière circonstance m'accablait; à la sensation cruelle qu'elle me fit éprouver, je ne pus méconnaître la violence de l'amour et de la jalousie. Il me vint aussitôt à l'esprit de quitter Brest; mais une funeste prédestination m'empêcha de prendre ce parti raisonnable, je rentrai chez moi l'âme enivrée. Un marin subalterne, avec qui j'étais intimement lié, acheva de me perdre, en m'offrant de servir la passion insensée dont je venais de le faire confident.