Le sieur de la Caffardière ne lui cédait pas l'honneur d'être mis plus bizarrement: ayant perdu presque tous ses cheveux, et pour cause, il était coiffé d'une fausse grecque, huppée, placée de travers, et de deux boucles empâtées, dont la pommade fondait au soleil; une petite bourse, dont le sac vide badinait à deux doigts d'une nuque allongée, tenait diagonalement à quelques cheveux qui meublaient encore le derrière de la tête. L'habit était de camelot bleu de ciel, enrichi d'un large galon d'argent, mal festonné; la veste d'un très beau bazin un peu sale, ornée d'une longue frange à graine d'épinards, battait sur les genoux; la culotte de velours noir et des bas de soie couleur de chair; les souliers plats, décorés d'une antique boucle d'argent, dont l'éclat éblouissait tous les yeux; le petit chapeau sous le bras portait un plumet crasseux. Quant à l'épée, elle réparait par son excessive longueur l'extrême petitesse de celle du beau-père. En un mot, ces messieurs étaient à montrer pour de l'argent. Je ne pus prendre sur moi d'avancer jusqu'à eux, mais rencontrant heureusement une personne de ma connaissance que j'abordai, je leur détachai le comte: celui-ci voulut bien se charger d'amener mes hétéroclites hors du jardin. Ils avaient eu l'imbécillité de renvoyer leur voiture, comptant sur la mienne. J'eus donc la honte de les y recevoir, à la vue de nombre d'honnêtes gens, qui se moquaient de ces ridicules figures. Le gauche Caffardière cassa la glace de devant, en se plaçant, son énorme épée n'ayant pas trouvé en dedans l'espace qui lui était nécessaire. J'étais furieuse; le président gronda fort et longtemps et ne m'ennuya pas moins que l'autre sot. Enfin, nous arrivâmes.

Sylvina reçut amicalement nos étrangers. Voici ce qui avait été l'objet de leur voyage: on se souvient que la vindicative Thérèse avait fait un don fatal au seigneur Caffardot. Il s'était mis en conséquence entre les mains du plus habile chirurgien du lieu, personnage fameux à plus de trois lieues à la ronde et qui avait fait en tout genre des cures incurables; aussi le mal de la Caffardière avait-il été promptement guéri. Mais peu de temps après le mariage, il s'était déclaré de nouveau, beaucoup plus violemment qu'avant les remèdes. La Caffardière l'avait communiqué à la tendre Éléonore; celle-ci à Saint-Jean, Saint-Jean à Mme la présidente, et Mme la présidente (voyez la noirceur) au pauvre président qui, depuis longtemps, ne vivait plus avec elle, mais qu'elle avait cru devoir reprendre à l'occasion de son indisposition dont elle se trouvait affligée. Le bonhomme avait toujours par-ci par-là quelques petites amourettes suspectes; il s'agissait de lui persuader qu'on tenait de lui ce qu'au contraire on lui donnait. En un mot, toute la maison se trouvait infectée; on s'était rendu à Paris pour se faire guérir. Les maîtres avaient sué à grands frais dans un hôtel garni; le pauvre Saint-Jean, abandonné dans la détresse, n'avait eu que Bicêtre pour asile. Le président et la Caffardière étaient, comme l'on voit, hors d'affaire. Le premier en était quitte pour le reste de ses dents et de ses facultés viriles; l'autre n'avait plus de cheveux ni gras de jambe, mais cela pouvait revenir. Quant aux dames, elles ne jouissaient pas encore d'une bien bonne santé. Le mal faisait surtout de grands ravages chez Mme la présidente, comme on voit le feu prendre avec fureur dans une vieille cheminée où la suie s'est amassée pendant un demi-siècle. Il fut parlé de tous ces accidents sous les noms décents de goutte et de rhumatisme, mais nous étions bien au fait, nous ne prîmes pas le change. Nous fûmes enchantées de ce que la situation fâcheuse de ces dames nous préservait du malheur de les recevoir souvent: nous n'avions garde de le prévenir.

Lambert et sa petite femme, toujours amoureux, vivaient parfaitement ensemble et s'amusaient à faire des enfants. Mais, à cet égard, on ne nous apprenait rien de nouveau. Nous recevions, de temps en temps, des nouvelles de ces époux que nous chérissions et qui nous étaient sincèrement attachés.

CHAPITRE XIII
Qui n'est pas le moins intéressant du livre.

Le comte était désespéré de ce que nous ne nous étions pas trouvés à la maison lorsque Mme de Kerlandec y avait paru; il lui tardait de savoir ce que cette dame pouvait penser de lui et ce qu'elle éprouverait en retrouvant un homme d'autant plus fait pour intéresser à la fin qu'elle était cause de tous ses malheurs et qu'elle avait envers lui de grandes injustices à réparer. Cependant, il ne savait comment s'y prendre pour se découvrir. Nous n'osions nous mêler de son affaire, à cause de milord Sydney, qui nous intéressait encore beaucoup plus, et qui pouvait avoir des projets auxquels il était à craindre que nos démarches en faveur du comte ne nuisissent. Avant donc de prendre un parti, avant même de consulter milord Sydney, nous lui mandâmes que nous avions vu Mme de Kerlandec; que celle-ci, croyant sur un faux rapport, lui, Sydney marié, avait paru mortellement affligée. Nous parlions aussi du comte, nous demandions quelle conduite il était à propos de tenir avec cet homme passionné. Milord Sydney répondit qu'il se disposait à nous rejoindre sous peu; il ajoutait: J'ai peine à vous définir, belle Félicia, ce qui se passe maintenant dans mon cœur. Je vous aime; mais si vous saviez de quelle force les liens qui m'attachent depuis si longtemps à la belle Zéila… je ne vous l'ai point caché; faite pour être adorée par vous-même, vous ne m'aviez peut-être charmé que par une ressemblance étonnante avec une femme que je ne cessais de regretter. Je croyais avoir à me plaindre d'elle; je n'avais qu'à me louer de vous; je m'étais donc persuadé qu'attaché désormais exclusivement à vous, je pourrais revoir Zéila sans amour et lui connaître sans jalousie de nouveaux engagements; mais je crois sentir maintenant que je m'abusais: heureusement votre propre système vient à mon aide. Vous m'avez appris à penser que le cœur ne doit pas se piquer d'une constance forcée et l'objet auquel on avait accordé beaucoup d'amour n'était point offensé quand on ne lui offrait plus qu'une tendre et solide amitié. La mienne pour vous, belle Félicia, ne finira qu'avec ma vie.

Le reste de sa lettre, qui était très longue, contenait l'histoire de ses amours avec Mme de Kerlandec. Elle se nommait Zéila, lorsqu'il en devint amoureux en Géorgie, où elle était née. Il l'amenait en Europe, sur une frégate anglaise, dont il était, à l'âge de vingt-quatre ans, déjà commandant, étant neveu d'un amiral et servant depuis l'enfance dans la marine. Nous étions alors en guerre avec l'Angleterre, La frégate de Sydney se trouvant attaquée par un vaisseau français que commandait M. de Kerlandec, il y eut un combat opiniâtre et longtemps douteux. Zéila, presque au terme d'une première grossesse, et que l'horreur de mourir oubliée dans un endroit où Sydney voulait qu'elle se retirât, empêcha de quitter le pont, y accoucha parmi les morts et les mourants. Car déjà le commandant français, en faveur de qui la victoire se décidait, s'était élancé sur le bâtiment anglais, avec les plus déterminés de ses gens. Quoique ternie par l'effroi, le sens et les douleurs, la rare beauté de Zéila ne laissa pas de frapper le dur Kerlandec et de porter à son cœur une atteinte profonde. Il ordonna qu'on transportât cette belle femme sur son bord; mais Sydney, furieux, s'opposant à cette capture, fit face avec une nouvelle rage et donna le temps aux siens de descendre Zéila de la frégate, qui commençait à s'embraser, dans une chaloupe qui devenait la dernière ressource des vaincus. Cependant le cruel Kerlandec, de retour à son bord, vit d'un œil tranquille la frégate s'engloutir, et avec elle le malheureux Sydney, qui n'avait pas voulu l'abandonner; au même instant, une vague culbuta la chaloupe; mais on eut la bonté de retirer de la mer Zéila, qu'un brave matelot, qui avait veillé jusqu'au dernier moment à sa conservation, avait eu soin d'envelopper avec son enfant dans des couvertures; on laissa périr sans secours tout le reste de l'équipage.

Après cette funeste victoire, M. de Kerlandec continua à faire voile. Cependant Sydney, jouet des flots, s'accrocha à quelques débris de la frégate; il est rencontré le lendemain par un bâtiment hollandais, qui le sauve, comme par un miracle… Il ne croit pas que sa chère Zéila puisse avoir évité la mort. Il retourne en Angleterre et y languit longtemps. Quant à Zéila, moins amoureuse de Sydney que Sydney ne l'était d'elle, et ne pouvant douter de la mort de ce malheureux amant, se trouvant d'ailleurs au pouvoir d'un vainqueur passionnément épris de sa belle figure et aussi tendre pour elle qu'il s'était montré cruel envers ses ennemis; Zéila, d'un côté, sans appui, sans ressources pour elle-même et pour son enfant; de l'autre, séduite par les appâts d'une fortune et d'un rang honorable qui lui sont offerts; Zéila, dis-je, cédant à tant de considérations, épouse en arrivant en France l'amoureux Kerlandec.

On sait comment ensuite Sydney la retrouva, comment il s'en fit aimer de nouveau, et comment, prenant enfin sa revanche à Bordeaux, il punit Kerlandec de son inhumanité.

CHAPITRE XIV
Heureux changement dans les affaires du comte et dans les miennes.

Le cavalier dont mon aventure nocturne avec Belval m'avait procuré la connaissance, l'insensible marquis enfin de retour à Paris, vint aussitôt nous voir. Il s'était formé des liaisons assez étroites entre le malheureux comte et lui: leurs familles étaient de la même province. Le marquis devant y faire un voyage avait promis à son ami de lui rendre là-bas tous les services qui dépendraient de lui. Le comte désirait de savoir ce qu'étaient devenus des parents éloignés qu'il espérait d'intéresser encore en sa faveur; ce que ses parents pensaient de son père, s'ils soupçonnaient celui-ci d'avoir, en effet, commis le lâche assassinat dont on l'avait accusé. Le marquis n'ayant rien épargné pour bien remplir la commission dont il s'était chargé, rapportait les nouvelles les plus satisfaisantes. Le nègre scélérat qui avait causé le déshonneur et la mort de ses maîtres étant lui-même à son dernier moment avait fait appeler ces parents en question et il leur avait déclaré ses crimes. Cependant, ces gentilshommes, pauvres et sans ambition, vivant obscurément à la campagne, s'étaient contentés de faire recevoir par deux notaires les aveux du malheureux nègre et n'avaient pas jugé à propos de les rendre publics ni d'entreprendre à leurs frais de faire réhabiliter la mémoire de leur parent. Ils ignoraient surtout que son fils existât encore; mais l'apprenant, leur honneur et leur attachement se réveillèrent; ils promirent de sacrifier tout ce qu'ils pouvaient posséder au devoir d'aider l'infortuné rejeton à justifier son digne père.