Cependant, l'intrigant Dupuis avait tâché de servir le comte auprès de Mme de Kerlandec. Ce domestique, doué d'un esprit liant, avait réussi sans peine à gagner la confiance de sa maîtresse. Affable, populaire, ainsi que le comte me l'avait dépeinte, elle s'était bientôt accoutumée à causer avec Dupuis, parce qu'il connaissait milord Sydney. Elle lui avait fait part d'une partie des aventures auxquelles cet Anglais avait donné lieu. L'affaire de Bordeaux n'avait pas été oubliée; il avait été nécessairement question de Robert, Dupuis, à qui son rôle était dicté, fit alors semblant de former des conjectures, et, comparant les noms, les époques… les circonstances, se trouve tout à coup—qu'il avait connu ce M. Robert… N'était-ce pas un homme de telle figure, de tel maintien? de tel caractère? il avait fait ceci? il avait été là? C'était un fou passionnément amoureux de certaine belle… et cette belle, c'était donc Madame; dans ce cas, Dupuis ne connaissait autre chose que l'homme en question. Cependant, ce même Robert n'était pas, comme madame le disait, un homme de rien. Il était très bon gentilhomme, titré même: Dupuis en était sûr. Comment donc! ce M. Robert devait être très connu dans Paris, et si madame souhaitait d'en avoir des nouvelles, on se faisait fort de lui en donner sous peu, de positives… En effet, le seigneur avait été accusé de la mort d'un officier de marine, du mari de madame, par conséquent. Mais c'était pure calomnie. M. Robert s'était lavé de cette odieuse accusation; au contraire, il avait failli d'être tué lui-même, se battant en second pour ce même officier, et contre qui? contre le second du milord même Sydney.

Ici, Dupuis avait été interrompu. On lui avait dit que l'affaire de Bordeaux, à propos de laquelle on avait d'abord sévi contre Robert, s'était trouvée tout à coup terminée par l'autorité du ministère. Mme de Kerlandec avait ajouté qu'informée par un avis secret de la cour que Sydney s'avouait lui-même l'auteur de la mort de M. de Kerlandec, elle avait eu ses raisons pour mettre fin aux poursuites. Mais la vérité de tous ces faits était encore pour elle une énigme fort difficile à résoudre. Cependant, si c'était en effet de la main de Sydney que Kerlandec eût péri, elle paraissait regarder cette mort «comme un châtiment mérité», et les accusations contre Robert, «comme des injustices qui méritaient la réparation la plus authentique et les plus forts dédommagements». C'était à ce point que Dupuis voulait amener sa maîtresse.—Madame, dit-il, je ne vois qu'un moyen de dédommager un homme tel que M. Robert, s'il aimait encore madame, après qu'elle aurait attiré sur lui les plus grands malheurs.—Et ce moyen, Dupuis, serait…?—Ce serait, madame, d'épouser ce gentilhomme; il est fait, soyez-en sûre, pour prétendre à cet honneur, d'autant plus que milord Sydney…—Que milord Sydney est un ingrat, qui s'est marié pour achever de me faire tout le mal qui dépendait de lui…

Dupuis s'était troublé; il avait manqué d'effronterie pour soutenir avec assez de vraisemblance un mensonge dont les suites pouvaient devenir de conséquence pour lui. Mme de Kerlandec commença dès lors à se méfier de ce confident; puis, ayant fait en secret des recherches exactes, elle découvrit bientôt que je n'étais que la maîtresse de milord Sydney; que Dupuis avait chez moi de fréquentes habitudes, et que j'avais dans ma maison certain étranger qui, sur le portrait qu'on lui en faisait, pouvait bien être ce Robert lui-même… Elle se souvint d'avoir vu au Luxembourg un homme qui lui ressemblait beaucoup, et qui, en effet, avait paru la remarquer; et se rappelant encore certain laquais qui l'avait suivie avec affectation jusqu'à son carrosse, il lui sembla que la livrée de ce curieux était la mienne. Ces soupçons devinrent des certitudes, lorsque, ayant congédié Dupuis, qu'elle faisait épier soigneusement, elle s'assura qu'il était rentré à mon service. Dès lors, son inquiétude et sa curiosité crûrent à l'excès, et, brûlant enfin d'être éclaircie, elle m'écrivit la lettre suivante, à l'adresse de milady Sydney, sous enveloppe à Mme Sylvina:

«Milady, la plus malheureuse des femmes, saisit, il y a quelque temps, un léger prétexte pour aller vous voir et ne vous rencontra point. Aujourd'hui, je vais au fait et vous fais part des motifs qui me faisaient désirer d'avoir l'honneur de vous entretenir. J'avais pris à mon service le nommé Dupuis, qui quittait le vôtre et qui vient d'y rentrer; ce garçon est fort au fait de tout ce qui regarde vous, milady, milord Sydney (avec qui mon étrange destinée me fit autrefois d'intimes liaisons), et enfin un certain Robert, à qui je suis aussi dans le cas de prendre beaucoup d'intérêt. Dupuis m'a fait entrevoir bien des choses; mais c'est de vous seule, milady, que je veux apprendre la vérité de plusieurs faits dont vous êtes immanquablement instruite. Je me flatte donc que vous ne me refuserez pas une heure d'entretien. Si, par hasard vous savez que j'ai connu milord Sydney, et sur quel pied, que cela ne soit point un obstacle à notre entrevue. Je ne suis plus faite pour avoir des prétentions, dès que vous avez des droits sacrés… Mais… non, je ne puis, dans ce moment, vous en dire davantage. Voyons-nous, milady, et si, comme je n'en doute pas, vous mettez autant de bonne foi que moi dans la conférence que nous aurons ensemble, nous ne nous quitterons pas sans être contentes l'une de l'autre. Comme je ne crains pas d'avoir des témoins quand nous nous entretiendrons, vous pourrez admettre en tiers la dame qui m'a reçue chez vous. J'attends votre réponse avec impatience, me préparant d'avance à vous apporter un esprit d'accommodement, et d'après le bien infini qu'on m'a dit de vous, milady, des dispositions sincères à beaucoup d'estime et d'attachement. Je suis, etc.

«Zéila de Kerlandec.»

CHAPITRE XVII
Où l'on verra des gens bien embarrassés.

Je cherchais ce qu'il y avait à répondre, quand le valet de chambre de milord Sydney parut et m'annonça que son maître, arrivé depuis un moment, se proposait de se rendre chez moi le soir; mais j'avais besoin de le voir plus tôt; je lui écrivis donc par son émissaire de venir sur l'heure, ayant à lui communiquer des choses de la dernière importance.

Puis, répondant à Mme de Kerlandec en deux mots, qui ne signifiaient rien, je fixais au surlendemain le rendez-vous qu'elle me demandait.

Cependant, je me trouvais dans un étrange embarras. La peine que me faisait éprouver le retour subit de milord m'apprenait trop combien le marquis m'était cher… Comment allais-je me comporter?… que dire?… Quel arrangement prendre, dont l'un et l'autre de mes amants fût satisfait? J'estimais milord Sydney, je lui devais beaucoup; mais j'aimais le marquis de toute mon âme et je ne me sentais pas capable de le sacrifier… Je n'eus pas besoin de réfléchir longtemps pour me décider, je fus prête à rendre la terre, les bijoux, les équipages, plutôt que de renoncer à ma nouvelle conquête… Cependant, la dernière lettre de milord me rassurait un peu: retrouvant son ancienne maîtresse, il allait, sans doute, me laisser libre… Mais, alors, que devenait le pauvre comte? me rendais-je contraire aux intérêts de son amour? Allais-je souhaiter que Mme de Kerlandec ne lui appartînt jamais?… Il m'intéressait; il méritait d'être heureux, d'être dédommagé de tout ce qu'il avait souffert pour cette beauté constamment fatale à ceux qui l'avaient aimée…

Le marquis avait eu la délicatesse de ne me jamais faire de questions au sujet de l'aisance dont je jouissais. Son silence à cet égard prouvait qu'il me supposait une fortune indépendante, et qu'il ignorait que quelqu'un fît les frais de mon excessive dépense. Il n'était pas riche lui-même à proportion de sa naissance et de son état de guidon d'un corps de la maison du roi. Comment le mettre au fait de ma position et dans quelle circonstance, lorsqu'il s'agissait de lui dire: «Marquis, ta maîtresse ne peut plus disposer d'elle même: elle appartient à quelqu'un qui, dans ce moment, vient te l'enlever, ou bien je perds tout ce bien-être dont tu me voyais jouir, si je te demeure attachée; mais je n'hésite pas: tout à l'amour, je donne la préférence à ses faveurs sur celle de la fortune.» J'étais sûre que de ces deux partis, l'un ou l'autre affligerait également mon cher marquis, sensible, généreux: s'il eût possédé tous les biens dont la noblesse de sa façon de penser le rendait digne, il eût mis son bonheur à faire pour moi les plus grands sacrifices; mais je le savais dans l'impossibilité de me rien offrir…