L’orage était bruyant, et les gémissantes bouffées, qui grondaient à travers les arbres, l’empêchèrent de distinguer aucun autre son. Une seule fois, pendant le silence des vents, il crut entendre distinctement des voix: mais on ne le laissa pas long-temps à ses conjectures, car de nouveaux coups à la porte l’épouvantèrent encore; et, sans songer aux frayeurs de madame La Motte et d’Adeline, il s’enfuit pour tenter, au moyen de la trappe, la dernière ressource qu’il avait pour se cacher.

Bientôt après, les efforts des assiégeans parurent redoubler comme les secousses de la tempête. La porte, qui était vieille et dégradée, sortit de ses gonds, et leur livra passage dans la salle. Au moment qu’ils entraient, un cri de madame La Motte, qui se tenait à la porte d’une chambre adjacente, confirma le soupçon du principal étranger, et il continua de s’avancer aussi vite que l’obscurité le lui permettait.

Adeline s’était évanouie, et madame La Motte criait au secours, quand Pierre, entrant avec des lumières, vit la salle remplie d’hommes, et sa jeune maîtresse étendue, sans mouvement, sur le plancher. Alors un des cavaliers s’approcha, et demanda pardon à madame La Motte de l’impolitesse de son procédé. Il allait entamer une excuse, lorsqu’apercevant Adeline il s’empressa de la relever; mais Louis, qui revenait en ce moment, la prit dans ses bras et pria l’étranger de s’épargner cette peine.

La personne à laquelle il s’adressa portait la décoration de l’un des premiers ordres de France, et avait un air de dignité qui annonçait un homme d’un rang supérieur. Il semblait avoir une quarantaine d’années; mais peut-être la vivacité et le feu de ses traits rendaient-ils sur sa figure l’ouvrage des années moins sensible. Sans s’occuper de lui-même, il paraissait concentrer toute son attention sur les dangers d’Adeline. Son air doux et ses manières séduisantes dissipèrent par degrés les craintes de madame La Motte, et triomphèrent du premier mouvement de Louis. Il regardait Adeline, encore insensible, avec une admiration si vive, qu’elle semblait absorber toutes les facultés de son âme. C’était vraiment un objet qu’on ne pouvait contempler avec indifférence.

Sa beauté, sous l’empreinte touchante de la défaillance, regagnait en intérêt ce qu’elle perdait en fraîcheur. La négligence de son vêtement délacé, pour lui procurer une libre respiration, découvrait les appas éblouissans que ses tresses d’ébène, tombées avec profusion sur son sein, ombrageaient sans les cacher.

Alors arrive un second étranger, un jeune chevalier, qui, après avoir parlé rapidement au plus âgé, se joignit au groupe général dont Adeline était environnée. Sa personne offrait un heureux mélange d’élégance et de force; son port était noble, sans être fier, et la douceur la plus séduisante tempérait la vivacité de ses manières. Ce qui le rendait alors plus intéressant, c’est la compassion qu’il semblait ressentir pour Adeline. Elle ouvrit les yeux en ce moment; il fut le premier objet qui frappa ses regards; elle le vit s’inclinant sur elle dans une sollicitude muette.

A son aspect, la rougeur d’une vive surprise éclata sur ses joues; car elle le reconnut pour l’étranger qu’elle avait rencontré dans la forêt. En voyant la chambre remplie de monde, son visage passa subitement à la pâleur de l’effroi. Louis l’aida à se transporter dans un autre appartement, où les deux chevaliers qui la suivaient renouvelèrent leurs excuses pour l’alarme qu’ils avaient occasionnée. Le plus âgé, se tournant vers madame La Motte, lui dit: «Vous ignorez sans doute, madame, que je suis le propriétaire de l’abbaye.»

Elle tressaillit: «Ne vous épouvantez pas, madame; vous êtes ici en sûreté et comme chez vous. J’ai depuis long-temps abandonné cet édifice en ruines, et je suis fort heureux s’il a pu vous offrir un asile.» Madame La Motte le remercia de son obligeance, et Louis exprima combien il était sensible à la politesse du marquis de Montalte. C’était le nom de ce noble étranger.

«Ma principale résidence, dit le marquis, est dans une province éloignée; mais j’ai un château sur la lisière de la forêt. En revenant d’une promenade, la nuit m’a surpris et j’ai perdu mon chemin. Une lumière qui brillait à travers les arbres m’a attiré jusqu’ici; et l’obscurité est si forte, que je ne me suis pas aperçu que cette clarté venait de l’abbaye, avant d’être arrivé à la porte.»

Les nobles procédés des étrangers, leurs riches vêtemens, et surtout ce discours, achevèrent de dissiper les doutes de madame La Motte. Elle allait ordonner des rafraîchissemens, lorsque La Motte, qui avait écouté, s’étant convaincu qu’il n’avait rien à craindre, entra dans l’appartement.