Il y avait près de quinze jours que Laluc était à Nice; et sa santé, au lieu de s’améliorer, paraissait plutôt aller en déclinant. Cependant il voulait faire une plus longue expérience du climat. L’air, qui n’avait produit sur lui aucun effet, avait rétabli Adeline; la variété et la nouveauté des scènes des environs amusaient son esprit, quoiqu’elles fussent insuffisantes pour dissiper la langueur de sa mélancolie; la compagnie, en détournant son attention de l’objet de son chagrin, lui causait un soulagement passager; mais la violence de ses efforts la laissait en général plus accablée: c’était dans le calme de la solitude, dans la contemplation tranquille des beautés de la nature, que son esprit recouvrait sa vigueur, et que son cœur s’ouvrait à quelques consolations.

Elle avait coutume de se lever de bonne heure, et d’aller sur le rivage, pour jouir, dans la fraîcheur et le silence du matin, des beautés vivifiantes de la nature, et respirer l’air pur de la mer. Tous les objets paraissaient alors avec l’empreinte des plus vives couleurs. La mer azurée, le ciel rayonnant, les bateaux éloignés des pêcheurs, avec la blancheur de leurs voiles, et la voix des matelots apportée par intervalles sur les ailes des vents, étaient des circonstances qui ranimaient ses esprits; et un jour, cédant à ce goût qu’elle avait toujours eu pour la poésie, elle répéta les vers suivans:

MATIN, AU BORD DE LA MER.

Sur le sable des mers quels sylphes ont laissé
Ce dédale de pas légèrement tracé?
Pour leurs danses de nuit, quelles ombres subtiles
Ont préféré ces lieux?...... Quels fantômes agiles,
Sans redouter la vague, ont effleuré les eaux?
Ils ont fui!..... Sous quels cieux? dans quels climats nouveaux?
Ils ont fui du soleil l’importune lumière.
Ici, tout est muet, consterné, solitaire;
Un désert!.... Bons esprits, revenez sur ce bord,
Venez de vos ébats le réjouir encor!
Je les appelle en vain!.... Jusques à l’heure sombre
Où Phébé versera son pâle jour dans l’ombre,
Leur belle souveraine, et ses suivans légers,
N’abandonneront point leurs odorans vergers.
Mais lorsque de retour, l’obscurité profonde
Dans un vaste silence aura plongé le monde;
Quand les flambeaux du ciel rallumeront leurs feux,
La troupe ici viendra renouveler ses jeux,
Et voltiger en cercle et bondir en cadence.
Une tendre musique animera leur danse:
Écho les redira, ces sons pleins de douceurs;
Je serai de la fête!... Aimables enchanteurs,
Pour les profanes yeux vous êtes invisibles:
Mais vous apparaissez aux poètes sensibles.
Oh! menez-moi bien loin, dans un vallon sacré,
Baigné de claires eaux, d’ombrages entouré.
En quels lieux voulez-vous établir votre empire?
Quels qu’ils soient, je vous suis; vous allez me conduire.
Au fond d’un bois désert, sur le bord d’un ruisseau,
Où les jeunes boutons des arbres en berceau,
Tendres objets des soins de votre aimable reine,
Embaument le zéphyr dont la féconde haleine
Échauffe leur rosée, et prêts à s’échapper
N’attendent qu’un rayon pour se développer.
Là, reprenant le cours de vos rondes magiques,
Vous dansez aux accords des chalumeaux rustiques.
Philomèle y répond par un chant de douleur;
Vos charmes de son nid repoussent l’oiseleur,
Et sa voix, bien souvent, quand le bal se disperse,
Dans la coupe d’un lys vous attire et vous berce;
Douce fleur! assortie à votre doux sommeil,
Et qui vous défendra des rayons du soleil.
Quand Phébé disparaît, quand l’aube nous éclaire,
Si vous ne fuyez pas sur un autre hémisphère,
Dans les bourgeons des fleurs mollement renfermés,
Vous bravez du midi les rayons enflammés,
Et la seule rosée avec la nuit tranquille
Peut vous faire quitter la paix de cet asile.
Mais vos enchantemens, vos scènes, je les vois!
La terre tout-à-coup s’entr’ouvre devant moi.
Votre palais s’élève, un dôme le couronne;
Ses arcades sans fin, d’un jaspe qui rayonne,
Percent du bois profond les ombrages épais,
Et jettent sur les eaux leurs mobiles reflets.
Au son des instrumens je vois s’ouvrir les portes,
Et sortir des esprits les légères cohortes.
La joie est dans leurs pas et sourit dans leurs yeux;
L’or couvre leurs habits, les perles leurs cheveux,
L’or qu’ils ont retiré des cavernes profondes,
Les perles que leur main déroba sous les ondes.
Beaux fantômes, salut! salut, sylphes charmans!
Vous me dévoilez donc vos doux amusemens!....
Mais, hélas! le jour vient, vous refuyez encore!
De la jeunesse ainsi le prisme nous décore
Des biens que nous rêvons le pays enchanté,
Et tout fuit au grand jour de la réalité.

M. Amand, après avoir fait connaître la cause de son chagrin, fut plusieurs jours sans visiter Laluc. A la fin, Adeline le rencontra, dans une de ses promenades solitaires, sur le rivage. Il était pâle et abattu, et parut fort agité quand il la vit; c’est pourquoi elle tâcha de l’éviter. Mais il redoubla le pas et l’accosta; il lui dit qu’il avait dessein de quitter Nice sous peu de jours. «Le climat ne m’a fait aucun bien, ajouta-t-il. Hélas! quel climat peut soulager les maux du cœur? Je voudrais perdre, dans une variété de scènes nouvelles, le souvenir d’un bonheur passé; mais je fais d’inutiles efforts: je suis partout inquiet et malheureux.» Adeline essaya de l’encourager à espérer beaucoup du temps et du changement de lieu. «Le temps émousse les peines les plus aiguës du chagrin, dit-elle; je le sais par expérience.» Néanmoins, tandis qu’elle parlait, les larmes qui coulaient de ses yeux contredisaient les paroles qui sortaient de sa bouche. «Vous avez été malheureuse, Adeline! Oui....... Je m’en suis aperçu au premier instant où je vous ai vue. Le sourire de compassion que vous m’accordâtes, me convainquit que vous saviez ce que c’était que de souffrir.» L’air de désespoir avec lequel il parlait, lui fit craindre une scène semblable à celle dont elle avait dernièrement été témoin, et elle parla d’autre chose; mais il revint aussitôt au même sujet. «Vous me dites d’espérer beaucoup du temps!... Mon épouse!..... ma chère épouse!...» Les paroles lui restèrent sur la langue. «Il y a actuellement plusieurs mois que je l’ai perdue... Cependant il semble que ce ne soit que d’hier.» Adeline sourit, faiblement. «—Vous ne pouvez guère juger encore de l’effet du temps; cependant il faut tout espérer.» Il branla la tête. «—Mais je vous trouble encore de mes infortunes; pardonnez cet égoïsme continuel. Il y a dans la pitié des honnêtes gens une consolation que rien autre chose ne saurait donner; cela doit faire mon excuse. Puissiez-vous, Adeline, n’en jamais avoir besoin! Ah! ces larmes!....» Adeline les essuya sur-le-champ. M. Amand s’abstint de la presser sur ce sujet, et entama aussitôt une conversation sur des choses indifférentes. Ils revinrent vers le château; mais, Laluc étant sorti, M. Amand la quitta à la porte. Adeline se retira dans sa chambre, accablée de ses propres chagrins et de ceux de son aimable ami.

Il y avait près de trois semaines qu’ils étaient à Nice; et la maladie de Laluc paraissant plutôt augmenter que diminuer, le médecin lui avoua de bonne foi qu’il n’avait guère d’espoir au climat, et lui conseilla d’essayer l’effet d’un voyage de mer, ajoutant que, si cette expérience ne réussissait pas, l’air de Montpellier était plus propre à lui donner du soulagement que celui de Nice. Laluc reçut cet avis désintéressé avec un mélange de reconnaissance et de chagrin. Les circonstances qui lui avaient causé tant de répugnance à quitter la Savoie, l’affligeaient bien davantage d’être obligé de prolonger son absence et d’augmenter ses dépenses; mais les liens de l’affection qui l’attachaient à sa famille, et l’amour de la vie qui nous abandonne si rarement, l’emportèrent sur les considérations d’un second ordre; et il se détermina à longer les côtes de la Méditerranée jusqu’au Languedoc, où, si le voyage ne répondait pas à son attente, il pourrait débarquer et aller à Montpellier.

Quand M. Amand apprit que Laluc avait dessein de quitter Nice dans peu de jours, il résolut de ne point partir avant lui. Pendant cet intervalle, il n’eut pas assez de résolution pour renoncer à la conversation fréquente d’Adeline, quoique sa présence, en lui rappelant la mémoire de son épouse, lui donnât plus de peine que de consolation. C’était un cadet d’une ancienne famille de France, qui avait été marié environ un an avec une femme à laquelle il avait été long-temps attaché, et qui était morte en couches. L’enfant avait suivi sa mère, et laissé son malheureux père en proie à la douleur, qui avait si fort attaqué sa santé, que les médecins avaient jugé à propos de l’envoyer à Nice. Il n’avait cependant éprouvé aucun soulagement de l’air de Nice, et il avait pris la résolution d’aller plus avant dans l’Italie, quoiqu’il ne trouvât plus aucun intérêt à ces scènes charmantes qui, dans des jours plus heureux, et avec celle qu’il regrettait toujours, lui auraient causé le plus grand plaisir... Il ne cherchait plus alors qu’à divertir ses pensées, ou plutôt à les détourner d’un objet qui avait autrefois fait ses délices.

Laluc, ayant fait son plan, loua un petit vaisseau, et s’embarqua quelques jours après avec une faible espérance, et dit adieu aux rivages de l’Italie et aux Alpes, cherchant sur un nouvel élément cette santé qui s’était jusqu’ici soustraite à ses recherches.

M. Amand prit un triste congé de ses nouveaux amis, qu’il accompagna jusqu’à la mer. Quand il donna la main à Adeline pour la mettre à bord, il avait le cœur trop plein pour pouvoir lui dire adieu; mais il resta long-temps sur le rivage, suivant des yeux sa course sur les eaux, et agitant son chapeau jusqu’à ce que ses larmes ne lui permirent plus de rien voir. Le vent poussa légèrement le vaisseau en pleine mer, et Adeline se vit environnée des eaux de l’Océan. Le rivage semblait se reculer, les montagnes diminuer de grandeur, les vives couleurs de leur paysage se confondre; et, en peu de temps, la figure de M. Amand disparut. La ville de Nice, son château et son port s’évanouirent à leur tour; et il ne resta plus que le pourpre des montagnes aux extrémités de l’horizon. Elle soupira en le regardant, et, les yeux remplis de larmes, dit: «Ainsi s’évanouit ma perspective de bonheur; et celle que j’ai de l’avenir ressemble à l’immensité de l’Océan dont je suis environnée.» Elle avait le cœur serré, et elle se déroba aux observateurs en allant dans la partie la plus retirée du vaisseau, où elle donna un libre cours à ses larmes, en regardant le vaisseau fendre les flots écumans. L’eau était si limpide, qu’elle apercevait les rayons du soleil se balancer à une considérable profondeur, et des poissons de toutes les couleurs contempler la lumière du milieu des flots. Nombre de plantes marines étendaient leurs feuilles vigoureuses sur les rochers du fond, et la richesse de leur verdure formait un superbe contraste avec le rouge brillant du corail dont elles étaient entremêlées.

La côte lointaine disparut enfin. Adeline contempla, avec la plus sublime émotion, l’immense étendue des eaux; elle semblait être lancée dans un nouveau monde; la grandeur, l’immensité de cette vue l’étonnait et la confondait: elle douta pendant un moment de la réalité de la boussole, et crut qu’il était impossible à un vaisseau de trouver aucun rivage à travers une mer sans bornes; et lorsqu’elle réfléchit qu’il ne se trouvait qu’une planche entre elle et la mort, une sensation de terreur fit place à celle du sublime, et elle se hâta de détourner les yeux de la perspective, et ses pensées du sujet.