En voyant Adeline, elle parut surprise, mais l’aida à descendre; et, la conduisant dans la petite chaumière, qui était cependant bien propre, elle l’accueillit avec une politesse et une chaleur qui auraient fait honneur à un rang plus élevé. Adeline désira lui parler en particulier; car la maison était alors pleine des amis de Pierre; et l’ayant informée des particularités de sa situation qu’il était nécessaire de lui communiquer, elle lui demanda si elle pouvait lui donner un appartement dans la maison. «Oui, mademoiselle, dit la bonne femme; tel qu’il est, il est fort à votre service; je suis seulement fâchée de ne pas en avoir de meilleur. Mais vous avez l’air malade, mademoiselle; que puis-je vous offrir?»

Adeline, qui avait combattu depuis long-temps contre la fatigue et l’indisposition, succombait alors sous leur poids. Elle lui dit qu’effectivement elle était malade; mais qu’elle espérait que le repos la soulagerait, et elle la pria de lui préparer un lit. La bonne femme sortit pour lui obéir, revint bientôt après, et lui montra une petite chambre dont la propreté faisait toute la recommandation.

Mais, malgré sa fatigue, elle ne put dormir. Son esprit se reportait toujours aux scènes passées, ou lui offrait un tableau triste et imparfait de l’avenir.

La différence entre sa situation et celle des autres femmes qui avaient reçu une éducation semblable à la sienne, la frappa sensiblement, et elle fondit en larmes. «Elles ont, dit-elle, des amies et des parens qui font tous leurs efforts pour prévenir non-seulement tout ce qui peut leur être nuisible, mais même ce qui pourrait leur déplaire; qui veillent pour leur sûreté actuelle et pour leurs avantages futurs, et qui les empêchent aussi de se nuire à elles-mêmes; mais dans toute ma vie je n’ai jamais connu une amie, et j’ai rarement été exempte de quelque circonstance de danger ou de malheur. Cependant il n’est pas possible que je sois née pour être continuellement malheureuse; il viendra un temps où....» Elle commençait à penser qu’elle pourrait un jour être heureuse; mais se rappelant l’état désespéré de Théodore: «Non, ajouta-t-elle, je ne puis même jamais espérer de tranquillité.»

Le lendemain, de grand matin, la bonne femme de la maison vint s’informer de sa santé, et trouva qu’elle avait très-peu dormi, qu’elle était beaucoup plus mal que la veille. L’état inquiet de son esprit contribuait à augmenter les symptômes de fièvre qu’elle avait; et, dans le cours de la journée, sa maladie parut prendre une tournure sérieuse. Elle en observa les progrès avec sang-froid, se résignant à la volonté de Dieu, et sentant peu de regret pour la vie. Sa tendre hôtesse fit tout ce qui était en son pouvoir pour la soulager; et comme il n’y avait ni médecin, ni apothicaire dans le village, la nature ne fut privée d’aucun de ses avantages. Malgré cela, sa maladie fit des progrès rapides, et le troisième jour elle eut le transport; après quoi elle tomba dans une espèce d’assoupissement.

Elle ne sut pas combien de temps elle resta dans ce triste état; mais en recouvrant l’usage de ses sens, elle se trouva dans un appartement bien différent de ceux qu’elle avait encore vus. Il était vaste, et avait un air de beauté; le lit et tout ce qui l’environnait était d’un genre simple et élégant. Elle demeura pendant quelques minutes dans une extase de surprise, s’efforçant de rassembler toutes ses idées du passé, et craignant pour ainsi dire de bouger, de peur que cette vision agréable ne s’évanouît.

A la fin, elle hasarda de se lever; elle entendit aussitôt une tendre voix auprès d’elle, et une fille charmante tira doucement le rideau d’un côté: elle se pencha sur le lit; et, avec un sourire mêlé de tendresse et de joie, s’informa de la santé de la malade. Cependant Adeline contemplait avec la dernière surprise le visage le plus intéressant qu’elle eût encore rencontré, sur lequel on voyait l’expression de la douceur, du sentiment et de la délicatesse réunie à l’aimable naïveté.

Elle se remit néanmoins assez pour remercier cette charmante personne, et pour lui demander à qui elle était redevable de ces soins, et où elle était. Cette aimable fille lui pressa la main: «C’est nous qui vous sommes redevables, dit-elle. Oh! que je suis enchantée que vous ayez recouvré l’usage de votre mémoire.» Elle n’en dit pas davantage, mais vola vers la porte de l’appartement et disparut.

Quelques minutes après, elle revint avec une dame d’un certain âge, qui, s’approchant du lit avec un air d’intérêt et de tendresse, s’informa de la santé d’Adeline. Cette dernière répondit aussi bien que l’agitation de ses esprits le lui permit, et témoigna de nouveau son désir de savoir à qui elle avait de si grandes obligations. «Vous saurez cela par la suite, dit la dame; maintenant qu’il vous suffise de savoir que vous êtes avec des personnes qui se croiront trop payées par votre retour à la santé: c’est pourquoi soumettez-vous à tout ce qui peut y conduire, et consentez à ce que l’on vous tienne aussi tranquille qu’il est possible.

Adeline exprima sa reconnaissance par un sourire, et baissa la tête en silence, pour marquer son consentement. La dame quitta alors la chambre pour aller chercher une médecine; et, lorsqu’elle l’eut donnée à Adeline, on la laissa reposer; mais sa tête travaillait trop pour qu’elle pût profiter de l’occasion. Elle contemplait le passé et le présent; et, lorsqu’elle en faisait la comparaison, le contraste la mettait dans le dernier étonnement. Toute la scène lui paraissait comme une de ces soudaines transitions si communes dans les songes, où l’on passe, sans savoir comment, d’un état de douleur et de désespoir, à une situation agréable et délicieuse.