Adeline put à peine retenir ses larmes; car ces paroles lui rappelèrent le souvenir des malheurs qui avaient occasioné ce changement déplorable. M. Verneuil lui remit un paquet de Clare; en le lui présentant, il dit: «Outre cette recommandation auprès de vous, j’ai un droit d’un autre genre que je m’honore de réclamer, et qui justifiera peut-être la permission que je demande de vous parler de vos affaires.»—Adeline s’inclina, et M. Verneuil, avec l’air de la plus tendre sollicitude, ajouta qu’il avait entendu parler des dernières affaires du parlement de Paris, et de la découverte qui la regardait de si près. «Je ne sais, dit-il, si je dois vous féliciter, ou m’attrister avec vous dans cette situation critique. J’espère au moins que vous croirez que je prends la plus grande part à tout ce qui vous concerne, et je ne puis me refuser le plaisir de vous instruire que j’étais parent, quoique éliogné, de feu la marquise votre mère; car je ne puis douter que ce ne fût votre mère.»
Adeline se leva précipitamment, et s’avança vers M. de Verneuil; la surprise et la satisfaction ranimèrent son visage. «Est-il bien vrai que je voie un parent? dit-elle d’une voix douce et tremblante, et un parent que je puis regarder comme ami?» Les larmes lui vinrent aux yeux, et elle reçut en silence l’embrassement de M. Verneuil. Pendant quelque temps, son émotion ne lui permit pas de parler.
Cette découverte était aussi agréable à Adeline qu’elle était inattendue; elle qui depuis sa tendre enfance avait été abandonnée à des étrangers; elle qui avait toujours passé pour orpheline, qui n’avait connu un père que depuis si peu de temps, mais qui ne l’avait trouvé que dans la personne du plus cruel de ses ennemis. Après avoir combattu quelque temps les différentes émotions qui se précipitaient vers son cœur, elle demanda permission à M. Verneuil de se retirer, jusqu’à ce qu’elle fût un peu remise. Il voulut prendre congé; mais elle le pria de rester.
L’intérêt que M. Verneuil prenait à ce qui regardait Laluc, intérêt fortifié par l’estime toujours croissante qu’il avait conçue pour Clare, l’avait attiré à Vaceau, où il avait été informé de la naissance et de la situation singulière d’Adeline. Après avoir appris ces particularités, il était aussitôt parti pour Paris, afin d’offrir sa protection et son assistance à sa nouvelle parente, et de tâcher, s’il était possible, d’être utile à Théodore.
Adeline revint peu de temps après, et put alors soutenir une conversation sur sa famille. M. Verneuil lui offrit son appui et ses soins, en cas qu’ils fussent nécessaires. «Mais je me fie, ajouta-t-il, à la justice de votre cause, et j’espère qu’elle n’aura pas besoin d’aide. Vos traits prouveront suffisamment votre naissance à ceux qui connaissaient la feue marquise. Pour preuve que dans ce cas-ci mon jugement n’est pas influencé par le préjugé, la ressemblance m’a frappé lorsque je vous ai vue en Savoie, quoique je ne connusse la marquise que par son portrait; et je crois avoir dit à M. Laluc que vous me rappeliez souvent la mémoire d’une parente décédée. Vous pouvez vous-même en juger, ajouta M. Verneuil, en tirant une miniature de sa poche; c’était là votre mère.»
Adeline changea de visage, reçut avidement le portrait, le contempla long-temps en silence, les yeux baignés de larmes. Ce n’était pas la ressemblance qu’elle considérait, mais le visage...., la douce et belle figure de sa mère, dont les yeux bleus, pleins d’une douce tendresse, semblaient inclinés sur les siens, tandis qu’un doux sourire folâtrait sur ses lèvres. Adeline pressa le portrait contre les siennes, et le contempla encore en silence. A la fin elle dit, en poussant un profond soupir: «C’était sûrement là ma mère. Oh! si elle avait vécu! mon pauvre père! vous n’auriez pas péri!» Cette réflexion l’accabla, et elle fondit en larmes. M. Verneuil n’interrompit pas sa douleur, mais lui prit la main et s’assit sans rien dire auprès d’elle, jusqu’à ce qu’elle fût plus calmée. Regardant encore le portrait, elle le lui présenta en hésitant. «Non, dit-il, il est avec celle à qui il appartient.» Elle le remercia avec un sourire d’une douceur au-delà de toute expression; et après quelque conversation sur son procès, dans lequel elle pria M. Verneuil de l’aider de sa présence, celui-ci se retira, en demandant permission de continuer ses visites.
Adeline ouvrit alors le paquet, et vit encore une fois les caractères bien connus de Théodore; elle éprouva pendant un moment les mêmes sensations que si elle eût été en sa présence, et une rougeur involontaire se répandit sur son visage; elle rompit le cachet d’une main tremblante, et lut les plus tendres assurances et les sollicitudes les plus affectueuses de son amour. Elle s’arrêta souvent pour prolonger les douces émotions produites par ces promesses réitérées; mais, tandis que des larmes de tendresse roulaient dans ses yeux, le souvenir cruel de son triste état se présentait, et les faisait amèrement couler dans son sein.
Il la félicitait, avec une délicatesse toute particulière, de la perspective qu’elle avait alors devant elle; il exprimait tout ce qui pouvait contribuer à l’animer et à la soutenir; mais il évitait de s’arrêter sur sa propre situation, excepté pour témoigner sa reconnaissance du zèle et de la tendresse de son commandant, et pour lui dire qu’il ne désespérait pas d’obtenir sa grâce.
Cet espoir, quoique exprimé faiblement, et dans le dessein évident de consoler Adeline, ne manquait pas de produire l’effet désiré. Elle cédait à son influence enchanteresse, et oubliait pour un temps les divers sujets de soins et d’inquiétude dont elle était environnée. Théodore ne parlait pas beaucoup de la santé de son père; ce qu’il en disait n’était pas aussi décourageant que les récits de Clare, laquelle, moins soigneuse de cacher une vérité qui devait faire de la peine à Adeline, exprimait, sans réserve, toutes ses appréhensions et tous ses sentimens.