Un jour, dans une de ses courses, après avoir fait plusieurs milles sur des montagnes couvertes de bruyères, d'où son œil ne découvrait plus que les confins de la nature cultivée, des rochers entassés sur des rochers, de hautes cataractes et de vastes déserts, il ne reconnut plus le chemin qu'il venait de se frayer. C'était en vain qu'il portait ses regards sur tous les objets qu'il pouvait découvrir. Pour la première fois son cœur éprouva la crainte. Nulle part il n'apercevait de traces d'hommes; l'affreux silence de ces lieux n'était interrompu que par le bruit de la chute des torrens et le cri des oiseaux de proie qui traversaient les airs au-dessus de sa tête. Il se mit lui-même à crier, et les profonds échos des montagnes répondirent seuls à sa voix. Pendant quelque tems il demeura immobile et dans le silence. Cet état eut d'abord son charme, mais bientôt il devint si pénible, qu'il ne put plus le supporter. Abattu et presque sans espoir, il chercha à retourner sur ses pas: rien de ce qu'il rencontrait ne lui semblait avoir déjà frappé sa vue. Enfin, après avoir long-tems erré, il arriva à un sentier étroit dans lequel il entra, succombant sous la fatigue de ses inutiles recherches. A peine eut-il fait quelques pas, qu'une ouverture qui perçait un rocher lui laissa voir un site plein de beautés. C'était une vallée entourée d'énormes rocs, dont la base était ombragée par d'épais sapins. Un torrent se précipitait de leur sommet, et roulant avec impétuosité au travers de ces bois majestueux, allait se jeter dans un vaste lac qui occupait le milieu de la vallée, et qu'on voyait se perdre dans les gorges lointaines des montagnes. De nombreux troupeaux de brebis erraient sur une riche pelouse. L'œil d'Osbert fut délicieusement affecté en découvrant des habitations humaines: quelques chaumières bien tenues étaient éparses çà et là, non loin du lac. Son cœur éprouva une sensation de joie si vive, qu'il oublia d'abord qu'il avait à chercher la route par laquelle on pouvait arriver à cet Elisée. Il commençait à s'en occuper lorsque son attention fut attirée par un jeune habitant des montagnes, qui s'avança vers lui d'un air de bienveillance et s'offrit à le conduire à sa demeure, dès qu'il eut appris sa peine. Osbert accepta cette invitation; ils descendirent ensemble de la montagne, en prenant de longs circuits, par un sentier rude et couvert. Arrivés à une des chaumières qu'Osbert avait aperçues de la hauteur, ils entrèrent, et le jeune montagnard présenta son hôte à son père qui était un vénérable vieillard. Des rafraîchissemens furent apportés par une jeune fille d'une figure gracieuse; Osbert, après en avoir pris quelques-uns, et être demeuré quelques momens dans cette maison, partit accompagné d'Alleyn, ce jeune paysan qui avait voulu être son guide. Tous deux cherchèrent à tromper la longueur de la marche par la conversation. Osbert prenait un vif intérêt à son compagnon dans lequel il découvrait une ame élevée et des sentimens entièrement analogues aux siens. Pendant leur route ils passèrent à peu de distance du château de Dunbayne; cette vue jetta Osbert dans d'amères pensées, et il lui échappa un mouvement brusque et involontaire. Alleyn fit quelques observations sur la mauvaise politique d'un chef oppresseur, et cita, comme un exemple, le baron Malcolm. «Ces terres, dit-il, lui appartiennent, et elles suffisent à peine pour nourrir ses misérables vassaux qui, gémissant sous la plus cruelle exaction, négligent de les cultiver, et privent ainsi leur seigneur de beaucoup de richesses: la tribu menace de se soulever et de se faire justice elle-même par la voie des armes. Le baron, plein d'une arrogante confiance, se rit de leurs plaintes, et ignore son danger. Si une insurrection vient à éclater, d'autres tribus s'empresseront de se réunir à celle-ci pour opérer sa ruine et frapper du même coup le tyran et l'assassin». Etonné de l'esprit d'indépendance qui régnait dans ce discours, prononcé avec une énergie peu commune, Osbert sentit battre son cœur, et le mot, ô mon père! sortit de ses lèvres sans qu'il pût le retenir. Alleyn s'arrêta, incertain de l'effet qu'avait produit ce qu'il avait dit, mais au bout d'un instant la vérité tout entière se découvrit à son esprit. Il reconnut le fils de ce chef, qu'on lui avait appris à aimer dès sa plus tendre enfance, et dont l'histoire était gravée dans son cœur; il voulut se précipiter à ses pieds et embrasser ses genoux: Osbert le retint. L'étonnement dans lequel était plongé le jeune comte, cessa bientôt lorsqu'il eut entendu ces mots qui remplirent ses yeux tout à-la-fois de larmes de joie et de tristesse. «Il est d'autres tribus prêtes, comme la vôtre, à venger les offenses du noble comte d'Athlin; les Fitz-Henrys seront toujours les amis du la vertu». L'air du jeune montagnard, pendant qu'il parlait, était plein d'une dignité profondément sentie, et ses yeux animés de la fierté qui sied à la vertu. L'ame d'Osbert s'enflamma à ces généreux propos; mais l'image de sa mère en larmes vint tout-à-coup tempérer son ardeur. «O mon ami! reprit-il, peut-être un jour votre zèle sera accepté avec toute la chaleur de la reconnaissance qu'il mérite. Des circonstances particulières ne me permettent pas d'en dire à présent davantage». Et l'attachement d'Alleyn pour son père pénétra jusqu'au fond de son cœur.

Le jour était déjà avancé à leur arrivée au château; il fut décidé qu'Alleyn y demeurerait la nuit.

CHAPITRE II.

Fête annuelle du château d'Athlin: son origine.—La tribu désire venger la mort du Comte, et seconde le projet d'Osbert.—Alarmes de Maltida et de Marie au sujet d'Osbert.—Alleyn devient amoureux de Marie.—Osbert et Alleyn attaquent le Château de Dunbayne, résidence de Malcolm.—Ils sont faits prisonniers.—Douleur de Maltida et de Marie; tendre pitié de celle-ci pour Alleyn.

Le jour suivant était destiné à célébrer la fête annuelle que le comte donnait à ses vassaux; il ne voulut pas consentir au départ d'Alleyn. La grande salle du château fut remplie de tables, et la danse et la joie se trouvèrent partout. C'était l'usage que la tribu s'assemblât en armes, parce que, deux siècles auparavant, elle avait été surprise à pareil jour par une tribu ennemie, et l'on voulait ainsi perpétuer le souvenir de cet événement.

Le matin fut consacré aux exercices militaires, dans lesquels d'honorables prix, destinés à ceux qui se distinguaient le plus, excitaient l'émulation. Des remparts du château, la comtesse et son aimable fille regardaient les exploits qui avaient lieu dans la plaine. Leur attention était excitée, et leur curiosité vivement piquée par l'aspect d'un étranger qui maniait l'arc et la lance avec une grande dextérité, et sortait vainqueur de tous les combats. Cet étranger était Alleyn; il reçut des mains du comte, suivant la coutume, la palme de la victoire, et tous les spectateurs furent charmés de son maintien plein d'une dignité modeste.

Le comte assista à la fête. Comme elle finissait, chacun des hôtes, saisissant son verre de la main gauche, tandis que de la droite il tirait son épée, but à la mémoire de son défunt chef. La salle retentit d'un cri général, et ce cri parut à Osbert le tocsin de la guerre. Tous les membres de la tribu se prirent par la main et burent à l'honneur du fils de leur dernier chef. Le jeune Thane comprit ce signal, et bientôt toute espèce de considération eut cedé chez lui au désir de venger son père. Il se leva et adressa à sa tribu un discours rempli du feu de la jeunesse et de l'indignation de la vertu. Pendant qu'il parlait, la contenance de ses vassaux annonçait toute l'impatience de la joie; et dès qu'il eut cessé, un long murmure d'applaudissement se fit entendre dans l'assemblée. Alors chaque homme, croisant son épée avec celle de son voisin, jura, par ce gage sacré, de ne point abandonner la cause dans laquelle il s'engageait, jusqu'à ce que la vie de l'ennemi commun eût acquitté la dette qu'il devait à la justice et à la vengeance.

Le soir, les femmes et les filles des paysans vinrent au château et prirent part à la fête. C'était la coutume que la comtesse et ses femmes observassent d'une galerie les diverses cercles qui se réunissaient pour la danse et le chant, et la fille du château devait exécuter une danse écossaise avec le vainqueur de la matinée. Bientôt Alleyn aperçut la charmante Marie, conduite par le comte, qui la lui venait présenter; elle reçut l'hommage d'Alleyn avec une grace aimable. Son habit était celui que portent les jeunes filles des montagnes, et ses cheveux, tombant en tresses sur son col, avaient, pour tout ornement, une simple guirlande de roses: elle dansa avec la légéreté que les poëtes donnent aux graces. L'admiration des spectateurs était partagée entre elle et l'étranger vainqueur. Marie, après avoir dansé, se retira dans la galerie; et chacun, si l'on en excepte le comte et Alleyn, passa le reste de la soirée dans les transports de la joie. Tous deux avaient des motifs différens d'inquiétude. Osbert rappelait dans son esprit les événemens de ce jour; il brûlait d'accomplir les desseins que la piété filiale lui avait imposés, mais il redoutait l'effet que leur révélation devait avoir sur le tendre cœur de Maltida. Cependant il se décida à les lui apprendre dès le lendemain, et à tenter, sous peu de jours, le sort des armes.