Mes crimes ont détruit la paix de cette Dame… l'ont privé d'un Fils…
LES CHATEAUX
D'ATHLIN
ET DE
DUNBAYNE ;
Histoire arrivée dans les Montagnes d'Ecosse.
CHAPITRE VII.
Histoire de la baronne de Malcolm.
Louise, baronne de Malcolm, descendait d'une ancienne et honnête famille de Suisse. Son père (le marquis St.-Clair) avait hérité de cette bravoure et de cette vertu qui avaient si éminemment distingué ses ancêtres. Il avait perdu de bonne heure une femme qu'il aimait tendrement, et toute sa consolation semblait concentrée dans l'éducation des enfans chéris qu'elle avait laissés après elle. Son fils, élevé pour l'état militaire dans lequel il s'était lui-même si honorablement conduit, avait péri au service de sa patrie avant d'être parvenu à sa dix-neuvième année ; sa fille aînée était morte dans l'enfance ; Louise avait seule survécu au reste de sa famille. Son château était situé dans une de ces vallées délicieuses des cantons, où l'on rencontre cet heureux assemblage du beau et du sublime ; où les traits magnifiques du paysage sont encore relevés par le superbe contraste des forêts altières et des douces prairies à travers lesquelles serpentent de clairs ruisseaux, et par l'aspect paisible de la chaumière. Le marquis était alors retiré du service ; ses cheveux blancs annonçaient son âge vénérable. Sa résidence était le rendez-vous de tous les étrangers de distinction, qui, attirés par les qualités réunies du soldat et du philosophe, trouvaient dans sa maison cette hospitalité si naturelle aux gens de son pays. De ce nombre était le feu baron de Malcolm, frère du chef actuel, qui voyageait alors en Suisse. La beauté de Louise, jointe à l'élégance d'un esprit supérieurement cultivé, toucha le cœur du baron, et il la demanda en mariage. Le bon sens et la bonté du caractère de celui-ci avaient attiré l'attention du marquis, tandis que les graces de sa personne et de son esprit lui avaient mérité dans le cœur de Louise une préférence marquée sur ses rivaux. Le marquis ne voyait qu'une objection, c'était également celle de Louise : ils ne pouvaient supporter la pensée de la distance qui devait les séparer. Louise était pour lui le dernier soutien de sa vieillesse, et le marquis était pour Louise le père et l'ami à qui jusqu'alors son cœur avait été entièrement dévoué, et dont elle ne pouvait s'arracher qu'avec des angoisses égales à son attachement.
Ce fut là un obstacle insurmontable jusqu'à ce que la tendresse du baron eût trouvé un moyen de l'écarter, en proposant au marquis de quitter la Suisse et de venir résider avec sa fille en Ecosse.
L'attachement de ce dernier pour son pays natal, cette fierté que l'on éprouve en habitant le domaine de ses pères, eurent de la peine à céder à ces conditions. Mais le désir d'assurer le bonheur de sa fille, et de la voir établie avant que la mort l'eût privée de la protection d'un père, l'emporta enfin sur toute autre considération, et il accorda la main de Louise au baron de Malcolm. Le marquis, après avoir réglé ses affaires, et confié l'administration de ses biens à des agens sûrs, dit un dernier adieu à sa chère patrie, à cette patrie qui, pendant soixante ans, avait été le théâtre de son bonheur et de ses regrets. Le nombre des années n'avait point effacé de son cœur les tendres affections de sa jeunesse : il fit ses tristes adieux au tombeau qui renfermait les restes de sa femme, et ce ne fut point sans de grands efforts qu'il parvint à s'en séparer, après avoir ordonné qu'après sa mort ses cendres fussent réunies à celles de cette épouse chérie. Louise, en quittant la Suisse, éprouva des sensations presqu'aussi pénibles que celles de son père ; elles furent néanmoins bien adoucies par la tendresse de son mari, dont les égards assidus méritèrent de plus en plus son estime, et augmentèrent son amour.
Ils arrivèrent en Ecosse sans aucun accident ; là le baron reçut Louise comme la maîtresse de son domaine. Le marquis de Saint-Clair eut des appartemens dans le château où il passa le reste de ses jours dans une heureuse tranquillité. Avant sa mort, il eut le plaisir de voir sa famille régénérée dans les enfans de la baronne : elle eut un fils auquel on donna le nom du marquis, et une fille qui partageait maintenant, avec sa mère, les horreurs de sa prison. A la mort de ce père respectable, le baron fut obligé d'aller en Suisse, tant pour prendre possession de ses biens que pour régler quelques affaires qu'une longue absence avait dérangées. Il accompagna les restes du marquis jusqu'à leur dernière demeure. La baronne désirant de voir encore une fois le lieu de sa naissance, et de rendre les derniers devoirs à la mémoire d'un père, confia ses enfans aux soins d'une fidelle domestique qu'elle avait amenée avec elle du Valais, et qui l'avait élevée dans sa jeunesse, et accompagna le baron dans son voyage. Après avoir, selon le désir du feu marquis, déposé ses cendres dans le tombeau de sa femme, et arrangé leurs affaires, ils revinrent en Ecosse. La première nouvelle qu'ils apprirent en arrivant au château, fut la mort de leur fils et de la vieille nourrice qui en avait soin. La domestique était morte peu de tems après leur départ ; et l'enfant quinze jours avant leur retour.
Cet événement désastreux affecta également le baron et sa femme, qui ne put jamais se pardonner à elle-même d'avoir confié son fils à des domestiques. Le tems appaisa néanmoins la vivacité de sa douleur, mais il lui en préparait de bien plus aiguës ; c'était la mort du baron, qui, à la fleur de son âge, faisant le bonheur de sa famille et de ses vassaux, fut tué à la chasse par une chute de cheval. Il laissa après lui la baronne et une fille unique pour pleurer éternellement sa perte.