Montoni ne venait point pour consoler sa femme, qu'il savait bien être mourante, ou pour obtenir son pardon; il venait uniquement pour tenter un dernier effort et arracher sa signature, afin qu'après sa mort tous les biens du Languedoc lui appartinssent, au lieu de revenir à Emilie. Ce fut une scène atroce, où l'un fit voir une imprudente barbarie, et l'autre une opiniâtreté qui survivait même à ses forces physiques. Emilie déclara mille fois qu'elle aimait mieux abandonner ses droits, que de voir les derniers moments de sa tante troublés par ce cruel débat. Montoni néanmoins ne quitta pas l'appartement jusqu'à ce que son épouse, épuisée par une contestation fatigante, eut enfin perdu connaissance.
Emilie crut qu'elle allait mourir dans ses bras. Elle retrouva pourtant l'usage de la parole; et remise assez bien par un cordial qu'on lui donna, elle entretint longtemps sa nièce avec précision et clarté sur ses propriétés de France. Elle lui apprit où se trouvaient des papiers importants qu'elle avait dérobés aux recherches de Montoni, et la chargea expressément de ne jamais s'en dessaisir.
Après cette conversation, madame Montoni s'assoupit et sommeilla jusqu'au soir; elle sembla se trouver mieux qu'elle n'avait encore fait depuis son départ de la tour. Emilie ne la quitta pas jusque longtemps après minuit; elle serait restée davantage, si sa tante ne l'eût conjurée d'aller prendre un peu de repos: elle obéit d'autant plus volontiers que la malade lui paraissait soulagée.
C'était alors la seconde garde, et l'heure où la figure avait déjà paru. Emilie entendit les sentinelles qui se relevaient; et quand tout fut rentré dans le calme, elle reprit sa place à la fenêtre, et mit sa lampe de côté, afin de ne pas être aperçue. La lune donnait une lumière faible et incertaine; d'épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et quand elles roulaient sur son disque, les ténèbres étaient absolues. Dans un de ces sombres moments, elle remarqua une flamme légère qui voltigeait sur la terrasse; pendant qu'elle regardait la flamme s'évanouit. La lune se montrant au travers de nuages plombés, et chargés de tonnerres, Emilie contempla les cieux; de nombreux éclairs sillonnaient une nuée noire, et répandaient une lueur morne sur la masse des bois du vallon. Durant ces éclats passagers, Emilie se plaisait à observer les grands effets du paysage: quelquefois, au-dessus d'une montagne, un nuage ouvrait ses feux ardents; cette splendeur subite illuminait jusqu'aux cavités, puis tout était replongé dans une obscurité plus profonde. D'autres fois les éclairs dessinaient tout le château, détachaient l'arcade gothique, la tourelle au-dessus, les fortifications au-dessous, et alors l'édifice entier, ses tours, sa masse, ses étroites fenêtres brillaient et disparaissaient à l'instant.
Emilie, en regardant le rempart, revit encore la flamme qu'elle avait remarquée; cette flamme était en mouvement. Bientôt après Emilie entendit marcher; la lumière se montrait et s'éclipsait successivement. Elle la vit passer sous sa fenêtre, et à l'instant elle entendit marcher; mais l'obscurité était telle, qu'on ne pouvait distinguer que la flamme. Tout à coup la lueur d'un éclair fit voir à Emilie quelqu'un sur la terrasse. Toutes les anxiétés de la nuit se renouvelèrent; la personne avança, et la flamme, qui semblait se jouer, paraissait et s'évanouissait par moments. Emilie désirait parler pour terminer ses doutes, et s'assurer si la figure était humaine ou bien surnaturelle. Le courage lui manquait toutes les fois qu'elle ouvrait la bouche; la lumière se trouvant enfin justement au-dessous de sa fenêtre, elle demanda d'une voix languissante qui c'était.
—Ami, reprit une voix.
—Et quel ami? dit Emilie qui se sentait encouragée; qui êtes-vous? quelle lumière portez-vous?
—Je suis Antonio, un des soldats du signor, reprit la voix.
—Et quelle est cette lumière? demanda Emilie; voyez donc comme elle brille et comme elle s'évanouit.
—Cette lumière, mademoiselle, dit le soldat, a paru cette nuit comme vous la voyez sur la pointe de ma lance. Elle y est depuis ma patrouille; mais je ne sais pas ce qu'elle signifie.