Emilie resta à la fenêtre: mais la foudre éclatante qui, de moment en moment découvrait l'horizon, la vallée et le paysage, ne permit plus de s'y tenir avec sûreté; elle se jeta sur son lit. Incapable de dormir, elle écoutait dans un respectueux silence les coups épouvantables qui semblaient ébranler le château jusque dans ses fondements.

Il s'écoula ainsi un temps considérable; mais au milieu du fracas de l'orage elle crut entendre une voix: elle se leva pour s'en assurer, elle vit la porte s'ouvrir et Annette s'avancer avec toute l'horreur de l'effroi.

—Elle se meurt, mademoiselle. Madame se meurt, dit-elle.

Emilie tressaillit, et courut chez sa tante. Quand elle entra, madame Montoni paraissait évanouie; elle était calme et insensible. Emilie, avec un courage qui ne savait point céder à la douleur, toutes les fois que son devoir exigeait son activité, Emilie n'épargna aucun moyen de la rappeler à la vie; mais le dernier effort était fait, elle avait fini pour toujours.

Quand Emilie s'aperçut de l'inutilité de ses soins, elle fit plusieurs questions à la tremblante Annette; elle apprit que madame Montoni était tombée dans une sorte d'assoupissement bientôt après le départ d'Emilie, et qu'elle était restée en cet état jusqu'à l'instant qui avait précédé sa mort.

Après une courte délibération, elle décida que Montoni ne serait pas informé de l'événement avant le lendemain matin; elle pensait qu'il lui échapperait quelques expressions inhumaines, et que, dans l'état actuel de ses esprits, elle ne pourrait pas les soutenir. Avec la seule Annette, que son exemple encourageait, elle commença l'office des morts, et veilla toute la nuit auprès du corps de sa tante. Cet acte solennel était rendu encore plus imposant par l'effrayante secousse que la foudre en courroux donnait à la nature. Emilie pria le ciel de répandre sur elle sa force et ses secours et le Dieu des consolations entendit sa fervente prière.

CHAPITRE XIX.

Quand Montoni fut informé de la mort de son épouse, et qu'il considéra qu'elle était morte sans lui donner la signature qui était si nécessaire à l'accomplissement de ses désirs, aucun sentiment de décence n'arrêta l'expression de son ressentiment. Emilie eut grand soin d'éviter sa présence, et durant deux jours et deux nuits elle veilla presque constamment le corps de sa malheureuse tante. Son cœur, profondément touché du destin de ce triste objet, oubliait toutes ses fautes, ses injustices, et la dureté de sa domination: elle ne se rappelait que ses souffrances, et ne pensait à elle qu'avec une tendre pitié.

Ses pratiques pieuses ne furent nullement troublées par Montoni: il évitait la chambre où l'on gardait les restes de son épouse, et même cette partie du château, comme s'il eût craint la contagion de la mort. Il ne paraissait pas qu'il eût rien ordonné relativement aux funérailles. Emilie craignit que ce ne fût une insulte à la mémoire de madame Montoni; mais elle fut délivrée de cette crainte, quand, le soir du second jour, Annette vint l'informer que l'enterrement serait pour la nuit. Elle savait bien que Montoni ne s'y trouverait pas; il lui était déchirant de penser que le cadavre de son infortunée tante passerait au tombeau sans qu'un parent ou un ami lui rendît les derniers devoirs. Elle se décida à les remplir sans qu'aucune considération pût l'en détourner; sans ce motif, elle eût frémi d'accompagner le convoi sous la voûte roide de la chapelle: elle devait y suivre des hommes dont le maintien et la figure annonçaient autant de meurtriers; à minuit, à cette heure de silence et de mystère, choisie par Montoni pour livrer à l'oubli les restes d'une épouse, dont sa conduite trop barbare avait du moins précipité la fin.

Emilie, pénétrée de douleur et de respect, et secondée par Annette, disposa le corps pour la sépulture; elle l'enveloppèrent, le couvrirent d'un linge, et attendirent jusqu'à minuit. Elles entendirent à ce moment venir les hommes qui devaient le déposer au sein paisible de la terre. Emilie eut peine à contenir son agitation quand la porte s'ouvrit, et que leurs figures grossières se distinguèrent à la clarté de leurs torches. Deux d'entre eux sans parler levèrent le corps sur leurs épaules, et le troisième les précédant avec un flambeau allumé, ils descendirent tous au tombeau qui se trouvait dans le souterrain sous la chapelle.