Mais pourra-t-on imaginer son émotion, lorsqu'elle entendit chanter avec le goût et la simplicité du véritable sentiment un des airs populaires de sa province natale; un de ces airs qu'elle avait appris dans son enfance avec délices, et que si souvent son père lui avait répétés? A ce chant bien connu, que jamais jusque-là elle n'avait entendu hors de sa chère patrie, tout son cœur s'épanouit à la mémoire des temps passés. Les charmantes, les paisibles solitudes de Gascogne; la tendresse, la bonté de ses parents, le bonheur, la simplicité de sa vie première, tout se présentait à son imagination, et formait un tableau si gracieux, si brillant, si fortement en contraste avec les scènes, les caractères, les dangers qui maintenant l'environnaient! Son esprit n'avait plus la force de revenir sur le passé, et ressentait à tout moment l'aiguillon de ses cruelles souffrances.

A mesure que ses réflexions se consolidaient, la joie, la crainte et la tendresse se réunissaient dans son cœur; elle se penchait à la fenêtre pour entendre des sons qui confirmassent ou détruisissent son espérance. Jamais devant elle Valancourt n'avait chanté; mais la voix et l'instrument cessèrent bientôt de se faire entendre. Elle considéra un moment si elle risquerait de parler. Ne voulant pas, si c'était Valancourt, faire l'imprudence de le nommer; trop intéressée néanmoins pour négliger l'occasion de s'éclaircir, elle cria de sa fenêtre: Est-ce une chanson de Gascogne? Inquiète, attentive, elle attend une réponse, elle n'entend rien. Le silence continua de régner: son impatience augmenta avec ses inquiétudes, elle répéta la question; mais elle n'entendit d'autre bruit que les sifflements de l'air à travers les créneaux qui s'avançaient au-dessus d'elle, elle s'efforça de se consoler, en se persuadant que l'étranger, quel qu'il fût, s'était trop éloigné avant qu'elle lui parlât. Si Valancourt eût entendu et reconnu sa voix, il était sûr qu'il aurait répondu.

Elle resta à la fenêtre, toujours prête à écouter, jusqu'au moment où l'air se rafraîchit, et où la plus haute montagne se colora des premières teintes de l'aurore. Emilie fatiguée retourna à son lit; elle ne put y trouver le sommeil: la joie, la tendresse, le doute, l'appréhension, l'avaient occupée toute la nuit. Elle se relevait souvent, ouvrait sa fenêtre, écoutait; et après avoir vivement traversé la chambre, elle retournait tristement à son chevet. Jamais heures ne lui parurent si longues que celles de cette nuit fatigante: elle espérait voir revenir Annette, et recevoir d'elle une certitude quelconque, qui mît un terme à ses tourments actuels.

CHAPITRE XXX.

Emilie, dans la matinée, fut délivrée des craintes qu'elle avait conçues pour Annette. Elle la vit entrer de bonne heure.

—Sauriez-vous par hasard s'il est des prisonniers dans le château et s'ils sont enfermés dans cette partie du bâtiment? demanda Emilie à sa camériste.

—Je n'étais pas en bas, mademoiselle, dit Annette, quand la première troupe revint de la course, et la dernière n'est pas encore de retour, ainsi j'ignore s'il y a des prisonniers: mais on l'attend ce soir ou demain, et alors je le saurai peut-être.

Emilie s'informa si les domestiques avaient parlé de prisonniers.

—Ah! mademoiselle, dit Annette assez finement; maintenant je l'ose dire, vous pensez à M. Valancourt. Vous croyez qu'il est venu avec les troupes qu'on dit arrivées de France pour faire la guerre à ce pays-ci. Vous croyez qu'il a rencontré de nos gens, et qu'ils l'auront fait prisonnier. O Seigneur, que je serais contente si c'était vrai?

—Vous en seriez contente? dit Emilie avec un accent de tristesse et de reproche.